Exercice 16
Ecrire une histoire dans le genre fantastique.
Ceci est mon sang

Son discordant du klaxon ! Pneus qui hurlent en frottant sur la chaussée ! Je reviens brutalement à moi et j’enfonce la pédale de frein jusqu’au plancher. Ma voiture, une vieille occasion au bout du rouleau, s’arrête avec un hoquet. Je cligne plusieurs fois des yeux. Le camion m’a évité de justesse. J’ai failli mourir. J’imagine un instant mon corps disloqué, prisonnier de tôles tordues chauffées au rouge. Des pompiers qui s'agitent sous leur casque rutilant, l'un déroulant un ruban de plastique jaune, l'autre ramassant un morceau de cadavre. Aucune importance. Je ne pense qu'à Elle.

Depuis trois jours, Elle hante mon esprit, chaque minute de mon existence. Il faut que je lui parle, que je lui avoue mes sentiments. Mon existence n'a d'autre but que celui-là. Je suis obsédé par Elle, par le désir de la serrer dans mes bras, de lui faire l'amour. Je ne peux songer à rien d'autre. C'est pire encore qu'avant. Impossible de me concentrer sur rien. Je dois lui parler. Protestations sonores des automobilistes derrière moi. Je redémarre doucement. Elle est si belle, si pure. Comment pourrais-je l'oublier ? Mes fantasmes me la montrent dénudée, sur un lit tendu de rose, mutine, offerte. A moi, enfin. Ce désir est-il obscène ? Je pensais qu'il s'estomperait mais c'est pire depuis qu'Elle est morte.

Mon amour n'a pas succombé avec Elle. Suis-je pervers ? Il est là, plus brûlant que jamais. Mon coeur en déborde douloureusement. La voir, la serrer dans mes bras, la posséder. Une unique étreinte avant de mourir à mon tour. Maintes fois je me suis demandé pourquoi vivre. A quoi bon. Je l'ai rencontrée il y a un an et j'ai cru avoir trouvé une raison. Mais Elle ne m'a jamais regardé. Moi, le marginal, pâle quand tout le monde est doré aux UV, à demi dissimulé sous les vêtements élimés d'un grand-père disparu, trop brillant dans ses études pour être populaire, trop timide pour répondre aux brimades. Celui dont on ne sait rien à part qu'il est bizarre. Celui dont on ne veut rien savoir.

Et Elle. Elle la reine de la promotion, sourire éclatant sous un foisonnement de boucles blondes, robe à la dernière mode dont l'ourlet dévoile impudiquement de longues jambes galbées. Pourquoi ai-je aimé une fille comme Elle ? Habillée comme une starlette de papier glacé, superficielle. Difficile à dire. J'aime ses grands yeux d'un bleu si clair, la façon dont Elle passe la main dans ses cheveux quand Elle est gênée, son sourire franc, sa bouche un peu trop grande... Tout ce qui m'énerve chez les autres filles m'attendrit chez Elle. Je l'ai souvent écoutée parler, près des casiers, au self, dans les gradins du stade. Je l'ai suivie comme une ombre. Sa vie, ce sont les séries télé, les singles pop, le shopping. Elle se rêve médecin avec une jolie blouse, mère épanouie de bambins blonds, épouse modèle dans une grande cuisine vert pâle. La vie ne l'a pas touchée, pas abîmée. Elle n'a pas connu la pauvreté, l'angoisse. Les turpitudes de l'existence ne l'ont pas salie. Elle est intacte. Cela me fascine et m'attire irrésistiblement. Elle est heureuse dans son ignorance, innocente dans sa naïveté, émouvante de niaiserie. C'est une poupée tout juste sortie du plastique.

Je n'ai jamais osé l'aborder. Je suis resté comme Clark face à Loïs. Elle sortait avec des sportifs aux bras épais et à l'intellect mince. Jusqu'à celui-là qui l'a tuée. Une belle soirée de juin. Une excursion romantique au bord d'un lac. Un virage un peu trop serré. Il avait bu. Pauvre connard lamentable. S’il n’était déjà mort, je le tuerais pour ça. Elle n’est plus. L'horreur triviale de la vie l'a finalement rattrapée. Et depuis lors, je ne vis plus moi non plus. Le peu de sens qu’avait ma vie a sombré dans les ténèbres. Je ne nourrissais pas l’espoir d’une relation entre nous ; juste le plaisir de la regarder de loin, de la chérir en pensées, de la caresser des yeux. J’erre sans but à présent, trop abattu pour être triste, assailli par mes fantasmes d’Elle. La revoir une dernière fois, lui dévoiler mon amour. Pour que tout cela n'ait pas été vain. La serrer dans mes bras, sentir sa peau contre la mienne et trépasser. Plus rien n'a d'importance que cela.

Plus rien n'existe que ce désir obsédant. Ce désir que j’ai d'abord repoussé avec dégoût. La tirer ainsi de l'oubli pour la souiller de mes pulsions obscènes ? Jamais. Mais cela fait trois jours que je n'ai pu trouver le sommeil. Ces pensées flottent sous mon crâne, aguicheuses, envoûtantes. Penses-y, Johnny, disent-elles, tu peux le faire. Comme ta mère. C’est dans ton sang. Tu l'as déjà fait tant de fois. Penses-y, un premier rendez-vous qui sera aussi le dernier... Et ensuite, t'enfoncer dans l'obscurité reposante.

On ne s'en rend pas compte quand on est mort, Johnny. Tu le sais depuis que tu as demandé au vieux facteur. Tu n'avais que neuf ans mais tu te posais déjà toutes sortes de questions. Il venait de succomber à une crise cardiaque. Tu l’as relevé, Johnny. Et tu lui as posé la question qui t’obsédait. Qu’y a-t-il après la mort. Rien. C’est ce qu’il a dit. Tu sais à présent. Non ! Je ne sais rien de rien ! Il ne se souvenait peut-être pas. Il m’a peut-être donné la réponse qui m’arrangeait. Comment en être sûr ? Je ne veux pas la réveiller... Je lutte contre cette envie infamante. Mais les voix continuent de chuchoter. Oh, Johnny, Elle est morte si soudainement. Tu n’étais pas prêt à la perdre. Il faut que tu lui dises au revoir. Penses-y, Johnny, penses-y...

Je me gare devant le funérarium. Je remonte l'allée, dépassant des gens qui discutent à mi-voix. Parlez sans crainte ! Les morts ne peuvent vous entendre. A l'intérieur, une musique lugubre joue doucement et l'odeur lourde des brassées de lys m'agresse les muqueuses. Mes pieds s'enfoncent dans un épais tapis prune. Un vitrail sur le motif duquel j’ai peine à distinguer un quelconque sauveur laisse entrer des rayons multicolores. Je m'approche de l'autel, intimidé sans savoir pourquoi. Une grande photo me sourit. C’est Elle, éclatante dans son uniforme de cheerleader. A quelques mètres de là, des jeunes filles de l'école se désolent avec ostentation, parant la morte de toutes les qualités. Elles serrent dans leurs mains manucurées des mouchoirs secs et vérifient à la dérobée sur leurs miroirs de sac que le deuil ne leur donne pas mauvaise mine. L'une d'entre elles me jette un regard noir avant de se détourner.

J'hésite. Vais-je la trouver changée ? Le sang bouillonne dans mes tempes et je suis terrifié par l'intensité de mes sentiments. Avant Elle, je vivais par habitude, en marge des gens et de leurs trépidations, décalé et paisible. Je me laissais flotter, totalement passif, poussé par la houle, et je contemplais le ciel. Mais Elle a fait naître une tempête sur mon existence et à présent, les vagues me giflent douloureusement le visage. Le sel me pique les yeux. Je les essuie d'un revers de manche. Je me penche doucement sur la boite laquée noire et je retiens mon souffle.

Elle est là, pâle et virginale dans sa robe de dentelle blanche. Si belle que mon coeur se serre. Le maquilleur funéraire a rempli son office avec art : nulle ecchymose ne vient ternir le teint de nacre. Tout autre que moi pourrait la croire assoupie. Mais moi je ressens l'immobilité du sang figé dans ses artères, l'absence d'influx dans sa moelle épinière, le silence dans son cerveau. Je la scrute de tous mes sens. Comme si cela pouvait m'aider à comprendre. Malgré le Don, la mort est une étrangère. Comment concevoir la mort ? Comment l’appréhender puisqu’elle nous ôte toute conscience, et que, quand nous sommes encore vivants, elle est si loin ? Comment apprivoiser une chose aussi insaisissable ? Ces questions m’obsèdent depuis toujours. Et les expériences que j'ai faites ne m'ont donné aucune réponse. Tout juste de nouvelles questions. Comment imaginer l'absence de tout ? Est-on sûr au moins que la mort existe puisque nul ne peut la percevoir ?

Question stupide. Elle est là, devant moi, dans sa boite doublée de soie, auréolée de pétales de rose. Ses beaux yeux ne se rouvriront jamais, nul souffle ne gonflera plus son doux sein, ses pieds ne fouleront plus la terre. Sauf si je l'y aide. Penses-y, Johnny, penses-y... J'ai soudain honte de la regarder. Je fais volte face et je m'enfuis, les joues brûlantes de mon hideux désir.

Je suis rentré chez moi. Assommé par le manque de sommeil mais incapable de trouver le repos, j'ai erré en silence dans la grande maison vide. Pas d’ami sous le porche avec une batte et un gant de base-ball. Pas de parents pour m'attendre avec un sandwich au beurre de cacahouètes. Ma mère est morte quand j'avais douze ans. Elle aussi avait le Don; il est dans notre sang. Mon père est parti peu de temps après et je suis resté seul. Avec une bourse et une pension, je m'en sortais bien et cela me laissait libre de faire ce que je voulais. Je m'affale dans un vieux fauteuil défoncé, mon préféré, et je laisse errer mon regard sur mon territoire. Les murs de la chambre sont couverts de photos de famille défraîchies. Tous ces morts me fixent de leurs yeux sépia. Ma mère, frêle et hagarde, le teint café au lait, les yeux immenses comme deux trous sombres, un lourd crucifix autour du cou. Ma grand-mère paternelle, raide et grise, presque poussiéreuse. Mon grand-père maternel, figure joviale couleur d’ébène sous un chapeau haut de forme. Et puis moi à six ans, déjà hirsute, déjà bougon, en train de disséquer une grenouille.

Sous les cadres, des piles de comics s'entassent, prenant d'assaut les murs. Les seuls amis de mon enfance : Batman, Spawn, Spiderman, les X men... Les étagères bancales croulent sous les romans de science fiction et de physique. Sur une table, un terrarium où vivent des phasmes. Des êtres étranges, discrets, ne ressemblant à aucun de leurs cousins les insectes. Il me semble parfois qu’ils me comprennent... Sur le bureau, sous une épaisse couche de poussière, un fatras d'électricien : batterie, câbles, diodes, électrodes. Reliquats de centaines d'expériences.

Mary Shelley s'est trompée. L'électricité simple ne relève pas les morts. Seul le Don le fait. Il relance tous les micro-courants biologiques qui permettent aux alvéoles pulmonaires d'aspirer l'oxygène, aux fibres musculaires de se contracter, aux neurones d'échanger des informations. Il parcourt les cellules de son fluide subtil et les stimule. Elles s'animent alors, tirées de leur torpeur. Est-ce la vie ? Ou un simulacre éphémère ? La vie est-elle réductible à ce jeu de décharges voltaïques ? Je ne l'ai jamais su. Quelques soient mes efforts, le corps ainsi animé finissait par retourner au néant. Dès que je relâchais ma concentration, il s’effondrait. Que lui manquait-il ? Une âme ? Inepties !

Le Don n'a rien à voir avec la religion. Ma mère l'a cru. Persuadée d'être une créature impie, elle s'est tuée. Et elle a fait incinérer son corps. Précaution digne du plus bel esprit pratique. Comme elle me manque ! Non, le Don n'a rien de mystique. Il est affaire d'électricité. Cela donne un indice sur la nature de la mort. Elle consiste donc, entre autres, en l'arrêt des flux électriques dans le corps. Mais alors, me demandai-je à l'époque de mes expérimentations, Magda, la vieille fleuriste qui porte un pace-maker, est-elle morte ? Si ses cellules cardiaques ne produisent plus d'elles-mêmes leur courant vivifiant, l'organe peut-il encore être considéré comme vivant ? Le pace-maker est-il l'équivalent artificiel de celui qui invoque le Don ? Un réanimateur en plastique ? Pour un coeur mort-vivant. Des questions sans réponse, encore.

Et j'en ai relevé des cadavres pour tenter de comprendre... Mon grand-père aurait-il approuvé ? Quand il m'a appris les rituels, il m'avait mis en garde. Utilise toujours le Don pour le bien, Johnny. Sans relâche, j'ai tenté de percer les mystères du pouvoir. J'ai exercé cette zone de mon cerveau, endormie chez les autres humains. J'ai emprunté le feu de l'Olympe pour animer des corps de glaise. Et tous se sont levés pour moi. Suis-je un dieu pour redonner ainsi la vie, même fugitivement ? Cela me donne-t-il des droits sur les zombies ? Et Elle ? Si je la rappelle des limbes pour quelques heures, si je lui offre à nouveau le souffle vital, si je permets à son coeur de battre, cela me donne-t-il le droit d'user de son corps ? Si Elle bouge grâce à mon pouvoir, est-Elle à moi ?

Je pense à Elle et le sang monte à mes joues, ma vue se voile. Je ne la verrai plus traverser le terrain de base-ball, ondulant des hanches sous sa petite jupe plissée. Elle ne passera plus la main dans ses boucles dorées en plissant les yeux. Je n’entendrai plus son rire. Sans Elle, je me sens comme le dernier survivant d’une terre dévastée. Pour nous deux, tout est fini avant même d’avoir commencé. Je ne peux pas, je ne veux pas survivre à cette perte. La revoir une dernière fois. Lui parler, lui dire toutes ces choses que je n’ai jamais éprouvées pour personne d’autre qu’Elle. Goûter ses lèvres. Est-ce si terrible si c’est par amour ? Il faut que je me décide. Là-bas, dans la boite laquée, sous une couche d'humus, la corruption a commencé son oeuvre sur sa chair tendre.

La pelle s'enfonce dans la terre encore meuble avec un crissement. Je jette ma pelletée dans l'allée. Je n'ai pas à me préoccuper de discrétion puisque je ne verrai pas le soleil se lever demain. Cette nuit d'automne est fraîche mais je suis en sueur. Pas assez d'exercice, Johnny... Pas grave; je n'en aurai plus besoin. Ce soir est l’accomplissement de ma vie. Ce soir, je connaîtrai l’amour et la mort. Oui, ce soir, je saurai enfin. Le cimetière est silencieux, seulement peuplé de quelques chauve-souris qui frôlent mollement les arbres et d'un chat qui piaule, mélancolique. Les cimetières sont les endroits les plus reposants sur cette terre. Il n'y a que là que l'on s'entende penser. Posée sur une dalle, la grosse lampe à gaz émet une lumière froide qui allonge les ombres des pierres tombales. Je continue à creuser.

La pelle heurte finalement un objet dur. Je m'agenouille, hors d'haleine, et je déblaie la terre de mes mains. Le bois laqué noir apparaît. Je dégage fébrilement la boite. Elle est là-dessous. J'ai hâte de la voir. J'ouvre le couvercle et je la contemple. Son visage est un peu plus gris, ses cheveux un peu plus ternes. Je la prends dans mes bras et la soulève. Sa peau est glacée et ses membres flasques. Je hume un peu de son parfum et mon coeur s'emballe. Je la serre un instant contre ma poitrine et une larme roule sur ma joue. Enfin, tu es là, ma chérie... Je retourne à la voiture et je la dépose précautionneusement à l'arrière.

Dix minutes plus tard, son corps est étendu sur mon lit et je prépare le rituel. Le doute m'assaille de nouveau. Quand Elle va se relever, est-ce que ce sera Elle ou un pantin mû par mon esprit ? Un mort animé grâce au Don est-il une personne ? Ou juste une coquille vide, à laquelle s'accrochent des lambeaux de conscience et des bribes de souvenir ? Il peut parler et se déplacer mais retrouve-t-il son identité, son essence, ou n'est-il gouverné que par la volonté de son créateur ? Est-ce à Elle que je m'apprête à déclarer mon amour ou au silence infini de la mort ?

Je m'arrête un instant, une bougie à la main. Le cerveau me brûle de toutes ces questions, de ces angoisses. Je laisse échapper une expiration sifflante que je n'avais même pas eu conscience de retenir. Je regarde le lit. Sur sa cheville gracieuse, de petites taches brunes. J'imagine le pourrissement à l’oeuvre dans sa chair. Sa personnalité, ses sentiments sont-ils en train de se décomposer comme le font ses organes ? N'est-Elle déjà plus qu'un objet ? Tous les morts sont des objets, Johnny... La voix murmure sous mon crâne. C'est la vie qui donne le droit au respect, tu le sais bien. Un zombie n'est rien sans son créateur. Il lui appartient. Comme Elle t'appartient, Johnny...

Je me remets au travail. Trop tard pour faire marche arrière. Je tire le lit pour l'éloigner du mur et je trace le pentacle tout autour au charbon de bois. Dans chaque cercle, j'inscris des noms de pouvoir. Je ne crois pas à tout ce charabia mais ils ne se relèvent pas si je n'exécute pas soigneusement le rituel. Je suppose que les formules agissent comme une sorte de placebo pour appeler le pouvoir en partie inconscient. Je me concentre sur ma tâche pour oublier mon désarroi. Dans le cercle le plus interne, j'inscris son prénom. A voix basse, je psalmodie :
"Par ton nom, je te convoque parmi les vivants..."
Dans la pièce, les ombres ont frémi. Insensiblement, de dessous les meubles, de derrière les piles de livres, elles semblent ramper vers la lumière. J'allume toutes les bougies et je m'assois en tailleur. Quand je saisis le scalpel pour m'entailler le poignet, mon pouls bat douloureusement dans ma gorge :
"Par mon sang, je te rends à ton corps..."
Les lampes vacillent sous un souffle intangible et tous les poils de mon corps se hérissent
brusquement. Le pouvoir rampe sur ma peau, m'envoyant de petites décharges crépitantes. Comme à chaque fois, j'ai un goût de cendre sur la langue. Je laisse couler mon sang. Filet vermillon sur le parquet. Ma vie s’échappe. Je conclus :
"Par le pouvoir, je t’ordonne de te relever...
Marche et obéis-moi !"
Un gémissement monte du lit. Je me lève en tremblant. Son corps s’est arqué avec violence, ses yeux sont ouverts, exorbités sur des prunelles racornies, un sifflement s’échappe de ses lèvres. Je canalise le Don dans sa chair. Circule sang, gonflez-vous poumons ! Ses membres se tordent en spasmes brutaux, la couleur revient à ses joues, sa peau est déjà plus lisse, ses cheveux plus soyeux. Je guide la puissance dans chacune de ses cellules. Vis ! Vis !!

Epuisé, je me suis laissé tomber dans le vieux fauteuil. Je respire profondément. Je voulais qu’Elle soit parfaite; l’effort a été terrible. Elle s’est assise sur le lit. Elle est aussi belle qu’auparavant. Dans sa robe blanche, ses boucles retenues par des fleurs en tissu pâle, Elle ressemble à une mariée. Viens, lui dis-je en pensée. Elle se tourne vers moi et s’approche lentement. Les yeux un peu trop grands, la bouche entrouverte, Elle a l’air perdue. Je lui souris tendrement. Une chaleur étrange m’envahit, d’une douceur incomparable. Elle est là ; nous sommes réunis. Je la détaille avec une intensité presque douloureuse, me gorgeant de son image. Son regard est vague, ses sourcils un peu froncés. Elle lève une main, la contemple un instant et la laisse retomber. Nos yeux se croisent, s’accrochent.

Elle se lève. Ses mouvements sont lents et un peu maladroits. Elle s’avance vers moi, ses prunelles d’azur toujours rivées aux miennes. Elle enjambe précautionneusement le bord du pentacle. Sur le parquet, la mèche d’une bougie éteinte fume encore un peu. Soudain, Elle se tétanise. Ses narines se dilatent et Elle penche la tête sur la tache de carmin. Elle hume le sang et dans ses yeux s’allume une flamme sauvage. Sa bouche se tord et laisse échapper un petit cri, comme un sanglot. Elle hésite. Puis, Elle se redresse et reprend sa marche, plus assurée à présent.

Je me suis levé moi aussi. Je la contemple. Ah, le galbe de sa cuisse, deviné sous la jupe, la minceur déliée de la taille, la courbe de ses seins qui tendent le corsage, la douceur d’une boucle blonde qui effleure l’épaule nue, le velours des lèvres... Et pourtant... Cette démarche n’est pas la sienne ; je ne reconnais pas son port de tête. Et ce feu qui embrase son regard n’est pas celui de la joie innocente mais d’une faim primitive, animale. Je scrute son visage. Je la cherche désespérément. L’espace d’une seconde, je la vois, comme une étoile filante traversant la nuit. Déjà disparue. Elle est là sans y être.

Finalement, les mots n’ont plus de sens. Mon corps entier vibre du désir de l’étreindre, le sien se languit de ma chair et de mon sang. Je lui ouvre les bras et nous nous enlaçons. Prends ce que tu veux ; je suis à toi. Je m’incline sur sa nuque et y dépose un baiser. Elle enfouit sa tête dans mon cou, cherchant mon pouls. Ses dents s’enfoncent dans mon épaule, m’arrachant un râle et un lambeau de peau. Durant un instant de totale plénitude, nous sommes tout ce dont l’autre a besoin. Elle est enfin mienne et je suis la seule chose qui la rattache à la terre. Un liquide coule le long de mon dos. Chaud, si chaud... L’amour que je ressens oblitère la douleur. Ma vue se brouille et je glisse au sol, sans cesser de la serrer contre moi. Quand j’exhalerai mon dernier souffle, Elle retournera à la tombe. Viens, ma chérie. Partons ensemble...

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