La nuit doit être tombée ; il est temps de se lever. Je m'étire soigneusement et j'agite mes longues pattes grêles pour activer l'hémolymphe. Je casserais bien une petite graine, moi. Aucune de mes alarmes n'a sonné durant mon roupillon. Je contrôle mes pièges quand même mais il n'y a pas trace de proie. Quelle déveine ! J'ai faim, moi ! Il n'y a vraiment pas beaucoup de Bzzz dans le coin... Allez, une petite promenade me distraira et j'en profiterai pour regarder s'il y a de meilleurs endroits où m'installer.
Je descends de chez
moi en me laissant glisser le long d'un fil. Je longe le haut rocher blanc
et lisse, qui glougloute et émet une odeur de chimique encore plus
forte que d'habitude. Je contourne un Bousilleur, une de ces branches
d'arbre morte avec un fouillis de paille au bout. Derrière, suspendue
la tête en bas, habite Gambettes, une grosse femelle avec une patte
en moins. J'attrape un de ses fils et je l'agite pour attirer son attention.
Elle me lance un salut jovial :
- Salut Guiboles ! Ca gigote ?
- Salut, collègue ! Ca va pas mal mais j'ai les chélicères.
Tu n'aurais pas un petit quelque chose à sucer ?
- Ne m'en parle pas... Cette semaine, je n'ai pris qu'un petit Zonzon
même pas juteux.
- Je crois bien que je vais déménager.
- Tu dérailles ! C'est très dangereux ailleurs !
Elle en agite son abdomen de désapprobation. Je m'obstine :
- Peut-être bien mais j'ai trop faim. Allez salut, passe le bonjour
à Trampoline.
Trampoline est un petit collègue qui adore sauter. Et il a de très
beaux yeux. Sur ce, je m'en vais.
Je cavale un moment
puis, je m'aplatis un peu pour passer sous la Séparation et à
moi les grands espaces ! D'immenses objets se dressent à gauche
et à droite; en face, le paysage se déroule à l'infini.
Accrochée très haut, j'aperçois la lumière
aveuglante d'un Faux soleil. Où aller ? Le sol a mauvaise réputation,
je vais prendre le mur. Je suis tranquillement en train de galoper quand
un déplacement d'air me fait sursauter. Une sorte de grondement
résonne dans l'atmosphère :
- HIIIIIII !! HUNNNN SHALLBETTTT, KRAZZZLACHERRRY !!!
Un animal géant se tient devant moi, si colossal que je ne peux le voir en entier. Ce doit être un Deux-pieds. Oups, je crois que je suis repérée ! Je fonce en zigzaguant, tous mes sens en alerte. J'esquive de justesse l'écrasement d'un truc énorme sur le mur. Une cachette ! Super ! Je me glisse entre le mur et un gros objet. Il fait noir là derrière et le Deux-pieds semble avoir perdu ma trace. Coup de bol. Ces animaux sont vraiment incompréhensibles. Lun dentre eux narrête pas de bousiller ma toile ! Il ne semble pas comprendre que je la referai à chaque fois. Celui-là avait plutôt lair effrayé. Pas logique non plus, si on y pense. Il est bien plus gros que moi et il me mange quand il veut !
Je descends le long
du mur et je passe sous le gros objet. Les amas de poussière ralentissent
ma progression. Je déniche un truc pas très frais et je
le grignote mais j'ai encore faim. Je continue ma visite quand soudain,
je me tétanise. En face de moi se tient Touffe, un collègue
pas commode du tout, avec des pattes épaisses et velues. Le mois
dernier, il a dévoré Patounes, une copine à moi.
On na retrouvé quun méta-tarse. Il fixe quatre
de ses yeux sur moi et déclare :
- Salut à toi, petit être fragile.
- Euh... bonjour, msieur...
- Puis-je savoir ce que tu fais sur mon territoire ? Des tendances suicidaires,
peut-être ?
- Euh... ben c'est à dire... que je me promenais. Mais je m'en
vais ! En fait, je suis déjà partie. Pardon de vous avoir
dérangé, msieur.
Et sans demander mon reste, je m'enfuis en vitesse. Touffe démarre
derrière moi mais il est bien plus lourd. Mes grandes pattes moulinent
à toute berzingue. Nous sortons à lair libre. Le Deux-pieds
est toujours là, et il tient un Bousilleur. Il nous voit et abat
son engin. Le tout pour le tout, je passe en dessous. C'était moins
une ! Juste derrière moi, jentends un craquement dégoûtant
: Touffe vient de se faire écrabouiller. Heureusement quil
est lent à la détente, le collègue. Un peu plus et
je lui servais de petit déjeuner. Dure journée, décidément.
Je me planque sous un autre gros objet et jy reste jusquà
ce que le Deux-pieds moublie.
Jen ai assez vu pour lintérieur, essayons lextérieur. Lors de ma dernière expédition, j'ai repéré un mur bizarre. On pouvait voir à travers, comme sil ny avait rien, mais on ne pouvait pas passer. Aujourd'hui, mes pattes captent des odeurs de terre et de feuilles. Ce doit être ouvert. Je gambade jusque là-bas et j'escalade le rebord. C'est drôlement grand par ici... et il n'y a pas de cachettes... Avançons un peu pour voir. Plaf ! Un paquet d'eau me tombe dessus, m'écrasant à moitié. Toute étourdie, je décolle mes pattes du sol et je titube. Ploch ! Un autre paquet d'eau s'aplatit juste à côté. Puis encore un. Houla, elle avait raison, Gambettes, c'est risqué dehors! Surtout quand il pleut. Assez daventure pour aujourdhui, je rentre à la maison. Je repasse le rebord, je cours sur le sol et je passe sous la Séparation familière. Pfffiou !! Mes pattes tremblent encore de frousse.
Je longe la falaise blanche et je remonte chez moi. Quel soulagement. Ce qu'on est bien dans sa toile ! Finies les expéditions. Je crois que je vais rester là tranquillement à attendre les Bzzz. Enfin, un bon moment... A moins que je n'aille explorer plus loin demain...