Un pâle rayon de jour auréola les pierres et fit scintiller les colonnes de gel sur les branches. Un lambeau de ciel azuré perça fugitivement la voûte de plomb des nuages. La nature somnolait sous sa couverture froide en ce dernier jour de l'an 993. Une rafale de neige balaya le cercle de menhirs. Les volutes de glace, légères, tourbillonnèrent et semblèrent un instant monter vers la déchirure bleue. Le vent agita le sommet des chênes dénudés. Puis, l'obscurité retomba sur les pierres anciennes.
Du couvert du bois vint un tintement. Puis une lueur hésitante, qui devint une étoile de saphir. L'étoile jaillit dans la clairière en zigzaguant, dans un sillage de paillettes de givre et de grelots. Elle tournoya un instant autour d'un monolithe, illumina les stalactites d'une aubépine solitaire, partit dans une folle sarabande autour du tertre, tantôt dans le cercle, tantôt dehors. Elle rasa un haut bloc, y traçant de fines arabesques glacées. Son chant s'éleva, cristallin, rappelant le crissement de la neige, le froissement des aiguilles de pin, le cri de l'hermine immaculée.
- Bientôt viendra l'orage, le cercle est le passage
Elle plongea vers le sol puis remonta en tournoyant sur elle-même comme une flamme. Elle voleta jusqu'au milieu des roches, tintinnabulante et s'arrêta. Un rai de soleil dessina un instant sa fine silhouette bleutée aux jambes minces, à la poitrine menue, aux cheveux blancs ornés de flocons dentelés. Ses ailes diaphanes brillaient de mille irisations. Puis la minuscule créature reprit son vol, son corps se fondant à nouveau en un flou lumineux dans une spirale rapide. Elle s'engouffra dans la forêt, portée par le souffle grave de la bise, fila sous les branches et déboucha sur un sentier.
Plus loin, à l'écart du village, s'élevait une chaumière dont s'échappait un mince faisceau de fumée odorante. La fée de givre longea un mur de bois et de torchis lézardé, décoré de runes de garde. Elle se percha sur l'appui d'une fenêtre occultée par une épaisse toile huilée et s'approcha furtivement. Toujours, cette maison résonnait de psalmodies, de lumières étranges, de parfums anisés ou fauves. Parfois même, la petite créature trouvait là à son intention une tasse de lait de chèvre. Mais pas cette fois. La fée fronça le nez et secoua la tête en émettant un faible tintement. L'air empestait le sang, la peur et la douleur. Quand un hurlement déchira le silence, elle s'enfuit en un éclair.
- Prodige ! Grand prodige ! s'exclama la sorcière. Vois ce que
ton fils tient dans sa main !
La vieille se pencha sur l'accouchée haletante et lui présenta
son enfant, écarlate et vagissant, encore souillé de sang
et de fluides. Dans son poing droit serré étincelait une
clé d'or. Marge hocha lentement la tête, grimaçant
de douleur. La sueur collait les mèches de cheveux sur son front.
On devinait dans l'ombre sa poitrine généreuse se soulevant
à un rythme rapide. A ses côtés, sa sur renversa
son tabouret et se signa plusieurs fois en murmurant :
- Le Seigneur nous garde
c'est le signe du Malin. Il faut prévenir
Father Henry
- Attends, Lucy
commença la sorcière en enveloppant
le bébé.
Mais la jeune femme avait déjà saisi sa cape et franchi
la porte qui claqua derrière elle. Un souffle d'air glacé
chargé de neige s'engouffra par l'ouverture, balaya le sol de terre
battu et fit frissonner la flambée dans l'âtre. Les crânes
et autres artefacts suspendus au plafond tintèrent. L'enfant hurla
de nouveau. La sorcière le déposa sur la table et déroula
la couverture dans laquelle elle le tenait. Elle observa soigneusement
le bras gauche du bébé puis prit une fiole sur une étagère
et entreprit de le frictionner avec une huile parfumée. Quand il
se détendit, elle lui ouvrit la main, prit la clé et l'approcha
du feu. L'objet était ciselé à la manière
d'un bijou et étincelait à la lumière des flammes,
jetant des reflets dorés dans la pénombre de la pièce.
La sorcière le contempla un instant, fascinée. Puis, elle
coucha le bébé sur une peau de mouton et s'occupa de la
parturiente. Marge avait repris son souffle mais son visage reflétait
l'épuisement et l'anxiété. Elle souffla :
- Jehanne, tu es la sorcière du village
Tu connais beaucoup
de choses
Dis-moi si mon enfant est maudit.
Jehanne sourit doucement. Elle vivait à Brightmaney depuis plus
de soixante ans et avait mis au monde tous les habitants du village sauf
le vieux Berthold. Même si certains la craignaient ou murmuraient
sur son passage des prières discrètes, on la respectait
pour sa sagesse et ses connaissances. Elle savait les plantes qui guérissent,
les gestes qui soignent, les potions qui redonnent le goût de vivre.
Elle savait parler aux bêtes, lire le ciel et chasser la Malemort.
Sa mère et sa grand-mère avaient été sorcières
avant elle. On la surnommait la Boyau. Sa chevelure laineuse était
tressée de plumes et de perles, son manteau cousu de pièces
de couleurs, son cou paré de colliers de petits os. Son visage
ridé aux joues rebondies et aux yeux clairs était jovial.
Elle sourit de nouveau et sa main tatouée de glyphes montra le
ciel :
- Ton enfant n'est point maudit. Des signes ont annoncé sa venue.
Partout, ils sont nés. Mais celui-là n'est que la moitié
d'un tout. Son père est monstre mais le Monstre tuera son père
- Son père
? gémit l'accouchée. Son père
- Je sais que cet enfant n'est pas celui de ton mari, déclara la
Boyau. Je l'ai su dès que tu es revenue du château. Le Seigneur
a exercé son droit. Il t'a pris ta première nuit et t'a
laissé celui-là. Elle désigna le berceau du menton.
Marge laissa son regard dériver :
- Je n'ai même pas pu embrasser mon mari
Ils ont envahi la
noce à cheval et m'ont emmenée. Il m'a prise
je hurlais
mais il continuait quand même. Le porc
Elle grimaça,
plongée dans ses souvenirs. Les larmes coulaient sur son visage.
La sorcière cracha par terre et fit l'ancien signe pour conjurer
les démons. Elle reprit :
- Je t'ai soignée bien des jours quant tu es revenue
Mais
cet enfant est innocent du mal de son père. Tu peux l'aimer sans
crainte. Tu le nommeras Michel.
- Il en sera ainsi.
Father Henry tendit la clé d'or en la tenant dans un mouchoir
de lin, prenant bien garde à ne pas la toucher. Le jeune prêtre,
livide et hagard, frissonnait dans sa robe de bure. Son autre main était
crispée sur son chapelet de buis. L'évêque se saisit
de la clé dans un geste brusque et l'examina. Il était venu
spécialement de Sherringford sur la demande de Lord Reginald et
avait peu dormi durant les deux jours de voyage. Il détestait quitter
le confort de sa propriété pour ces contrées ingrates.
Grand et très maigre, le cheveu filasse et le nez crochu, il était
emmitouflé dans une fourrure blanche laissant apparaître
le bas de ses robes noires ourlées de dentelles et la lourde croix
d'argent pendant à son cou. Il lança un regard mauvais à
la foule de curieux amassés sur le seuil de la ferme. Les premiers
d'entre eux reculèrent craintivement en baissant les yeux. L'évêque
tourna et retourna la clé entre ses longs doigts en forme de serre.
Puis, il la laissa tomber au sol et lâcha :
- Ce n'est qu'un objet ordinaire. Qu'on m'apporte l'enfant.
Marge frémit. Elle était restée immobile dans un
coin de sa cuisine, serrant son bébé de quatre jours, à
présent rose et serein contre son sein. Elle tourna un instant
la tête vers son mari et l'implora du regard. Robin le tonnelier,
un bonhomme solide au teint rougeaud et aux sourcils broussailleux, inclina
le menton. Marge s'avança vers l'évêque sans desserrer
son étreinte sur son fils. Elle bredouilla :
- Your excellency
- Pose-le sur la table, femme. Et écarte-toi. Henry, mon fils,
apportez-moi mon matériel.
- Bien, your excellency.
Marge vint se blottir dans les bras de son mari. Son estomac formait des
nuds douloureux et des frissons glacés lui remontaient le
long du dos. Elle se recroquevilla et ses boucles rousses lui masquèrent
le visage. Cependant, le jeune prêtre avait sorti d'un sac une bible
reliée de maroquin, un crucifix sombre et une flasque. Sa main
trembla quand il extirpa un long morceau de métal encore tiède,
à l'extrémité en forme de croix. Des papillons noirs
dansèrent devant ses yeux et il dut battre plusieurs fois des paupières
pour se ressaisir.
L'enfant regardait l'évêque de Sherringford s'affairer au-dessus
de lui. Il ne cillait pas et semblait fasciné par le rituel :
- Exorciso te, immundissime spiritus, omnis incursio adversarii, omne
phantasma,
omnis legio, in nomine Domini nostri Jesu Christi
L'ecclésiastique détachait soigneusement chaque syllabe.
Dans sa bouche, la prière devenait chant de bataille, imprécation
haineuse, arme tranchante, insulte lancée à un ennemi ancien
et implacable. Chaque phrase était ponctuée de signes de
croix et d'appositions des mains sur le bébé.
-
eradicare, et effugare ab hoc plasmate Dei
Par trois fois, il entonna la formule et sa voix s'enfla comme le grondement
de l'orage. Father Henry reculait imperceptiblement vers la porte, manquant
trébucher à chaque pas. Les badauds, saisis d'une crainte
superstitieuse, avaient fui. Marge tremblait, les yeux hermétiquement
clos. Robin la tenait fermement.
- Ipse tibi imperat, qui te de supernis coelorum in inferiora terrae demermergi
praecipit. L'évêque tourna l'enfant sur le ventre et découvrit
son dos. Puis, il se pencha vers l'âtre et en retira le fer fumant.
Marge cria : - Non !
Un hurlement déchirant remplit la pièce quand le métal
chauffé au rouge toucha la peau du nouveau né. La jeune
mère se jeta en avant mais son mari la retint et la ceintura. Elle
se débattit violemment, poussant des cris de rage et de désespoir,
ruant et jouant des coudes. Les pleurs de l'enfant résonnaient
de manière syncopée, l'hystérie les poussant vers
l'aiguë. Il toussait et crachait, essayant de respirer à travers
la souffrance et l'angoisse. Une atroce odeur de chair carbonisée
envahit la maison, saisissant Father Henry à la gorge. Cette fois,
le jeune prêtre tomba à genoux en suffoquant et vomit.
L'évêque se tenait très raide, le visage de marbre,
les yeux fixés sur la croix de sang et de cendres. Il maintenait
solidement le petit corps agité de sanglots convulsifs. Il ouvrit
la flasque d'eau bénite et, en quelques gestes précis, lui
administra le baptême. Puis, sans un mot, il se détourna
et sortit.
Michel poussait devant lui son cerceau de bois. L'enfant, à présent
âgé de cinq ans, marchait sans se presser sur le petit chemin,
profitant du soleil printanier, de la brise apportant le parfum des premières
fleurs, du chant des oiseaux encore engourdis par le souvenir de l'hiver.
Il suivait un muret de pierres plates au-delà duquel broutaient
des chèvres efflanquées. De l'autre côté du
chemin, un serf retournait la terre de son champs, encourageant son cheval
de la voix. Le puissant animal poussait sans relâche sur son collier
d'épaule de cuir et l'on voyait jouer les muscles sous la peau
lustrée. Les mottes éparpillées par la charrue exhalaient
des senteurs d'humus.
L'enfant mordit dans le gâteau que la sorcière lui avait
donné et se lécha les lèvres. La pâtisserie
avait le goût des épices et du miel. La sorcière trouvant
le garçonnet trop fluet, elle lui préparait de savoureux
goûters pour le remplumer. Chaque jour, elle l'emmenait dans de
longues marches à travers la nature. Elle lui disait le nom des
plantes, lui montrait les empreintes des animaux sauvages. Elle lui chantait
des complaintes et lui racontait les épopées peuplées
de héros et de géants du temps jadis. Il aimait s'asseoir
chez elle et observer tous les objets étranges sur les étagères,
les herbes qu'elle versait dans son chaudron, le chat noir aux prunelles
inquiétantes, à moitié domestique. La sorcière
lui montrait des merveilles ; elle faisait danser les objets dans les
airs, appelait le vent, évoquait des images de dragons dans le
feu de la cheminée.
Ce jour-là, elle l'avait conduit à l'entrée du village,
au grand cercle de pierres dressées dont personne n'osait s'approcher.
Elle l'avait fait asseoir dans l'herbe en silence et ils avaient attendu
longtemps, sans bouger, sans parler. Et les fées étaient
venues. D'abord une petite lumière dansante, verte, puis une deuxième
jaune. Elles volaient rapidement en virevoltant et quand elles s'arrêtaient,
on voyait qu'elles étaient de petites femmes ailées. Elles
babillaient entre elles et chantonnaient, tantôt dans leur langage
tantôt dans celui des hommes. Leur rire était semblable au
son de la rosée qui perle, au bruissement des bourgeons qui éclosent,
au gazouillement d'une fontaine. L'une d'elle s'était posée
sur les genoux de la sorcière et l'avait salué en disant
: "Omenlil, Yehanna." L'espace de quelques secondes, le visage
de la vieille femme avait paru plus lisse, ses cheveux plus sombres et
elle avait murmuré quelques mots chantants.
Michel n'avait qu'à fermer les yeux pour revoir les cheveux d'or
vert de la fée, ses immenses yeux couleur de feuille tendre, sa
robe faite d'une corolle de fleur, le scintillement chaleureux de sa peau.
Il emportait précieusement cette image avec lui. Le garçonnet
revenait à présent vers le village. Il avait dépassé
la maison du tanneur et ses vapeurs âcres, la maison du ferronnier
avec ses gerbes d'étincelles jaillissant de l'enclume. En face
de lui coulait la rivière. De plus loin, en aval, lui parvenaient
les grincements du moulin à aubes. Il s'engagea sur le pont enjambant
le cours d'eau.
Il posa son cerceau, prit appui sur une planche et se hissa sur la rambarde.
En bas, sur la berge, des femmes faisaient leur lessive. Elles avaient
retroussé leurs jupes et remonté leurs bliauts, serré
leurs chevelures sous leurs coiffes de drap blanc. Elles battaient leur
linge, le replongeait dans l'eau froide, le frottaient de poudre de saponaire
puis le battaient de nouveau. Leurs voix montèrent jusqu'à
Michel :
-
cette petite. Elle est si malingre, si maladive. Elle ne vivra
pas. Pour sûr
Dieu protège la pauvrette.
- Dieu ? Il n'y a que la Boyau qui pourrait la sauver. Mais notre Sire
ne veut pas en entendre parler. Le sot
Elle cracha par terre.
- Sotte toi-même, Sabelle, cette sorcière ne fait que maléfices.
Elle se terre dans sa hutte et évite le village. Elle ne s'occupe
que de diableries ! C'est elle qui a attiré le mauvais sort sur
Brightmaney ! J'ai vu l'enfant de la Dame quand je faisais le ménage
au château. Le démon a marqué sa chair de dessins
diaboliques. Je les ai vus sur son bras.
Toutes les femmes frissonnèrent d'horreur et la plupart se signèrent.
L'une d'elles reprit :
- Lord Reginald nous affame et nous étouffe d'impôts. C'est
le Seigneur qui le punit en frappant sa fille !
- Non, c'est ce village qui est maudit. Vois le fils de la Marge
.
A ces mots, Michel se laissa glisser au bas de la planche, reprit son cerceau et partit en courant le long du chemin. Ses mèches couleur de feu balayèrent son visage et le rouge monta à ses joues sous les tâches de rousseur. Sa main chercha la clé d'or cachée sous son sarrau de laine, contre sa peau. La tiédeur le réconforta.
Jacquot le benêt tomba à genoux en bégayant :
- Je vous en prie, not' Sire
je ne peux point payer
Je n'ai
plus rien
Son capuchon en pointe laissait apercevoir sa peau couverte de suie, ses
yeux délavés, sa bouche tordue d'où émergeaient
des chicots. Ses cache-mollets étaient en loques, ses chausses
boueuses. Il se tordit les mains en balbutiant à mi-voix. Le seigneur
lâcha deux mots qui tombèrent sur le paysan comme des couperets
:
- Tu paieras.
Lord Reginald se haussa sur ses étriers et son cheval nerveux à
la robe grise fit deux pas de côté. Son regard descendit
jusqu'au vilain qu'il toisa avec dégoût. Le seigneur de Brightmaney
était un homme imposant, aussi large que gras. Son ventre en forme
de tonneau menaçait à chaque instant de rompre sa chemise
de lin et distendait le blason aux deux griffons peint sur sa cotte. Par
comparaison, ses jambes gainées d'un haut de chausses de velours
rouge et de longues poulaines recourbées semblaient grêles.
Une touffe de poils oranges dépassait de son col, de la même
teinte que les grosses moustaches tressautantes.
Un mouvement à la limite de son champs de vision attira brusquement
l'attention de Reginald. Il tourna légèrement la tête
vers la maison miteuse de torchis et de chaume et vit du coin de l'il
une petite tête blonde apparaître dans l'embrasure de la porte.
Un bras saisit la petite fille qui disparut de nouveau à l'intérieur.
Le seigneur se tourna vers ses gardes, deux solides gaillards vêtus
de hauberts de mailles. Le premier tenait deux chevaux bais par la bride,
l'autre avait dégainé une épée courte et surveillait
le mauvais payeur, toujours à genoux.
- Le bougre me doit encore vingt sols. On va voir s'il ne cache pas quelques
pièces sous sa paillasse. Gauvain, fouille-moi ce taudis !
- Bien, my lord.
Le garde à l'épée s'engouffra dans la maison et l'on
entendit le cri perçant d'une femme, puis un fracas de pots brisés
et de meubles renversés. Le paysan tendit des mains implorantes
vers le seigneur :
- Par pitié
- Estime-toi heureux que je ne fasse pas brûler ta maison. Tout le monde doit payer l'impôt. Je ne serai pas aussi clément la prochaine fois.
Michel s'adossa à un mur et reprit son souffle en ahanant. Un
peu plus loin dans l'unique rue du village, une bande de gamins jouait
aux osselets. Les enfants faisaient sauter les petits objets avec agilité,
les lançant, les récupérant sur le dos de leurs mains.
Un garçon vêtu d'un sarrau bleu éclata de rire tandis
qu'un autre tirait les tresses d'une fillette qui lui asséna une
gifle. Tous les enfants prirent joyeusement parti dans la querelle, criant
et riant de concert. Le cur de Michel se serra à l'idée
qu'il devrait passer devant eux. Rasant le mur, le visage baissé,
il s'avança néanmoins d'un pas rapide. Il les avait presque
dépassés quand le silence se fit sur le petit groupe. L'enfant
hésita, n'osant jeter un regard de côté. Une voix
aiguë lança :
- Regardez ! C'est Michel le maudit !
- Il a le mauvais il
- Mon père dit qu'il fallait le noyer à la naissance, comme
un chaton.
- Il est maudit ! Il est maudit !
L'enfant resta tétanisé quelques minutes sous les insultes.
Les battements de son cur résonnaient dans ses oreilles comme
un tambour, un tremblement agitait sa lèvre. Un caillou siffla
à son oreille ; un autre l'atteignit à la cheville, y dessinant
une coupure écarlate. La blessure brisa son immobilité et
Michel se remit en marche, serrant son cerceau contre lui, se retenant
pour ne pas commencer à courir de peur que ses poursuivants ne
se jettent sur lui. Les cris des gamins le suivirent jusqu'à ce
qu'il entre dans sa maison.
Traversant la pièce, il se jeta dans les bras de sa mère
qui laissa tomber son ouvrage pour l'accueillir dans son giron. Elle était
assise sur un banc de bois brut, occupée à filer la laine
avec sa sur.
- Mon renardeau, qu'est-ce qui se passe ?
- Ils m'ont dit des mots
Ils m'ont jeté des pierres
répondit l'enfant entre deux reniflements. Marge l'entoura de ses
bras et le berça un moment sur ses genoux :
- Nous demanderons à ton père de les punir. Il leur chauffera
les joues, tu verras ! Mon pauvre petit
Allons, va prendre un morceau
de pain dans la huche. Tu dois avoir faim à cette heure.
L'enfant se releva et fit non de la tête. Ses yeux étaient
encore humides.
- Grand-mère Jehanne m'a donné un gâteau
Lucy manqua s'étrangler. La quenouille lui glissa des doigts et
le fil se déroula dans la poussière. La désapprobation
se peignit sur son visage sec, aux yeux profondément enfoncés,
aux cheveux d'un brun terne. Sa bouche étroite se plissa et elle
cracha :
- Tu
tu oses l'appeler ta grand-mère !? L'indignation la faisait
bégayer. Cette femme n'a rien à voir avec notre famille.
Dieu nous en préserve ! Elle se signa. Un monstre suffit
- Lucy !!
Marge se leva d'un bond et esquissa un geste de la main. Croyant recevoir
un coup, Lucy se pencha en arrière et son visage pâlit. Mais
sa sur parvint à se maîtriser. Sa gorge opulente se
soulevait avec rapidité, ses yeux lançaient des éclairs
et le rouge de ses joues faisait flamboyer sa chevelure. Elle prit plusieurs
inspirations profondes et, radoucie, se tourna vers son fils :
- Va mon petit caneton, va donc voir le poulain de maître Georges
Il faut que je parle à ta tante. Cette fois-ci, elle est allée
trop loin.
Elle fléchit les genoux, passa un bras autour de l'enfant et l'embrassa
avec tendresse. Celui-ci sortit docilement.
Dès qu'il eut franchi le seuil, il entendit fuser les invectives. Il pensa au poulain, sautillant sur ses pattes raides, ouvrant sur son nouveau monde ses yeux bruns ourlés de longs cils. Des paroles claquèrent derrière lui. Il jeta un regard par-dessus son épaule et vit sa mère pousser Lucy dans la rue, puis lui jeter son ouvrage à la tête. Michel sourit. Peut-être pourrait-il monter le petit cheval cette fois
Le garde envoya un violent coup de botte dans les côtes de l'homme
à terre. Jacquot poussa un gémissement étouffé
et resta allongé dans la poussière, en position ftale.
Son épouse laissa échapper un cri mais n'osa approcher.
Sa fille, une petite maigre et blême, à peine en âge
de marcher, se cachait derrière elle. La paysanne continua de se
répandre en supplications et en lamentations. L'autre garde émergea
de la maison, effarouchant au passage deux poulets qui s'enfuirent en
caquetant. L'unique pièce avait été rapide à
fouiller :
- Je n'ai rien trouvé, my lord.
- Ce n'est rien, Gauvain. Relevez-moi ce gueux et conduisez-le au pilori.
Deux jours cloué par les oreilles lui rappelleront d'honorer ses
devoirs.
Les deux gardes encadrèrent le paysan. L'un d'eux lui administra
encore un coup et ricana avec mépris. Ils le saisirent par les
épaules et le traînèrent sur le chemin. A moitié
assommé, le souffle court, le condamné ne réagit
pas. Un hématome bleuissait déjà sa pommette et un
filet de sang s'échappait à la commissure de sa bouche.
Michel, la tête pleine de rêves de chevalerie, de destriers
et de tournois, ne vit les gardes qu'au dernier moment et se jeta en arrière
pour les laisser passer. Son regard suivit le benêt, un des seuls
villageois toujours gentil avec lui, et il haussa les sourcils. Les deux
gardes disparurent à grandes enjambées. L'enfant ralentit
sa route puis s'arrêta net au détour du chemin. A quelques
mètres, se tenait Lord Reginald, toujours à cheval. La femme
de Jacquot et sa petite fille étaient affalées contre le
mur de la maison, pleurant dans les bras l'une de l'autre. Michel ne pouvait
détacher les yeux du seigneur. Il ne l'avait jamais vu mais il
avait souvent entendu parler de lui et s'était imaginé quelque
démon de conte, immense et rougeoyant, avec de longues cornes et
des sabots fourchus. Il fut désappointé que ce ne fût
qu'un homme
Le garçon s'avança et un étrange sentiment naquit
en lui; le temps sembla ralentir imperceptiblement. A ses pieds, un vent
surgi de nulle part fit tourbillonner la poussière. Des images
diffuses, comme des souvenirs oubliés, défilèrent
devant ses yeux. Dans son esprit, quelque chose s'agita, cherchant à
s'éveiller.
Reginald sentit sa nuque le picoter et fit volte-face. Il vit l'enfant
qui se tenait très droit, au milieu du chemin. Une lumière
dorée perçait les mailles de son sarrau. Une crainte viscérale
saisit le gros homme qui fit reculer son cheval. L'animal s'était
mis à piaffer et tapait des sabots, menaçant de s'emballer
à tout instant. La famille de Jacquot le benêt s'était
réfugiée dans la maison. L'enfant leva une main et le ciel
sembla s'obscurcir. Le vent qui tournait autour de lui s'amplifia, chargé
de petits éclairs. Son doigt se pointa sur le seigneur. Celui-ci
se mit à suer à grosses gouttes, au bord de la panique.
Il pensa fugitivement :
- Que se passe-t-il ? Ce n'est qu'un marmot
aucune raison d'avoir
peur
L'enfant parla alors, d'une voix qui ne pouvait être la sienne,
d'une voix claire et sonnante, pareille à une trompette de cuivre
:
- Ton cur est sombre, humain. Prépare-toi car ta fin est
proche. Les puissances de la terre vont se libérer. Il y aura une
pluie de plumes noires, et une main de sang, puis le feu purificateur
amènera ta mort. Il est encore temps pour toi. Rejoins la lumière.
Le seigneur lâcha son cheval qui partit à bride abattue vers
le château.
La fumée âcre des bûchers assombrissait le ciel indigo.
Le silence seulement entrecoupé de gémissements sourds régnait
là où l'été aurait du amener le chur
des cigales. La peste s'était abattue sur le village. La chaleur
de fournaise et la pestilence avaient transformé les rues en un
gigantesque chaudron de miasmes. Le temps semblait se distendre au fil
des journées interminables, étouffantes, rythmées
par le grincement des roues de la carriole emportant les morts. Les survivants
se terraient, attendant dans leurs maisons barricadées le répit
de la nuit. L'obscurité amenait un peu de fraîcheur, un faible
souffle d'air réconfortant.
Father Henry allait de maison en maison, parcourant les rues nimbées
d'un calme irréel. Il marchait comme un somnambule, abruti de fatigue
et d'horreur. Le râle d'un malade ou le sanglot d'une femme le faisait
parfois sursauter et malgré la chaleur, il tremblait. Il se couvrait
la bouche d'un linge humide, dérisoire protection contre le bacille
mortel et les fétides relents de cadavres. Il amenait le soutien
de ses prières et souvent hélas, les derniers sacrements.
En quelques jours, la peste avait emporté près du quart
des habitants. C'était d'abord la fièvre et des nausées,
puis le délire et la mort. Les routes commerciales avaient été
fermées pour éviter la contamination.
Au loin, le tonnerre gronda et Father Henry accéléra le
pas. L'air était électrique et une brise brûlante
soulevait des nuages de poussière. La sécheresse durait
depuis deux longs mois. Les récoltes avaient été
mauvaises. Le blé s'était desséché sur pieds,
le feuillage avait jauni, les fruits étaient flétris. Des
nuées d'insectes s'étaient abattues sur la campagne aride.
Cette maigre moisson étendait sur le village un spectre supplémentaire
: la famine
La forêt s'était parée de ses couleurs automnales
: or, feu, ocre. Le vent emportait les feuilles mortes et la pluie transformait
les chemins en torrents. Dans l'église de Brightmaney, les fidèles
s'étaient rassemblés au crépuscule. Le bâtiment
était modeste, édifié en bois avec un petit clocher
surmonté d'une croix de bronze. Situé un peu à l'écart
du village, au pied de la colline du château, il était entouré
d'un étroit cimetière. Les trois quarts des habitants étaient
massés dans la nef. Des bougies jetaient des ombres sur les visages
tirés, livides, marqués de cernes sombres, aux pommettes
laissant saillir les os. Beaucoup se tordaient les mains, des femmes pleuraient
en silence. Chacun avait perdu au moins un proche durant l'épidémie.
Le prêtre fit son entrée et les fidèles se serrèrent
pour l'entendre :
- Mes frères, mes surs, ne perdez pas espoir. Le Seigneur
veille encore sur nous tous en ces temps de souffrance. Une aube nouvelle
se lèvera bientôt sur Brightmaney
- Mais qu'avons-nous fait pour qu'Il nous envoie ces fléaux ? sanglota
une femme.
- C'est le Diable qui se manifeste, lança une voix grave. Nous
ne verrons point le premier jour de l'an mil !
- Il a raison, la fin du monde est proche ! Voyez, la famine succède
à la peste, les inondations à la sécheresse
- L'apocalypse arrive ! Prions pour le salut de nos âmes. Cet hiver
sera le dernier.
- Mes frères, je vous en prie
commença Father Henry
mais ses paroles se perdirent dans le tumulte. Il monta sur sa chaire
et tenta de rétablir l'ordre mais la rumeur affolée grossissait,
se répercutant entre les arches de l'église. Progressivement,
le vacarme des voix retomba et les visages anxieux se tournèrent
vers lui. Il reprit, luttant pour empêcher sa voix de trembler :
- Le Seigneur ne nous abandonnera pas. Ceux qui croient en Lui seront
sauvés et connaîtront la béatitude éternelle.
Ayez tous foi en notre Seigneur. Car Son nom est saint. Il nous montrera
le salut. Purifions notre âme, flagellons-nous pour nos péchés,
combattons le mal et restons dans le chemin tracé par Jésus
Christ
- Oui, jeta une voix perçante. Nous devons purifier le village.
Car le Mal y a trouvé asile !
Une femme maigre, aux hardes grisâtres, s'avança lentement.
Les villageois firent cercle autour d'elle. Lucy toisa la foule avec froideur.
- Qui a osé trahir notre Seigneur, demanda le prêtre. Parle
sans tarder, ma fille.
- La sorcière ! Elle invoque les puissances infernales, là
bas, dans son antre. Elle attire le mauvais sort sur nous tous.
- Elle a raison, renchérit une voix. La sorcière est responsable
de tous nos malheurs.
Des assentiments confus résonnèrent dans la salle, enflant
de plus en plus :
- Elle commerce avec le Malin
Elle a amené la peste sur le
village
- C'est faux, coupa la Sabelle. Elle a sauvé mon mari de la maladie
mais sa voix fut étouffée par la clameur générale
et les cris de haine :
- Tuons la ! Brûlons la sorcière ! Tous à la maison de la sorcière !
La Boyau tisonna son feu et resserra autour d'elle sa couverture rugueuse
de laine de chèvre. Elle tourna la page de l'épais grimoire
posé sur un lutrin de chêne et reprit sa lecture à
la lueur du foyer. Les derniers feux du crépuscule filtraient par
la fenêtre entrouverte. La sorcière soupira profondément
tandis que sa main courait sur le pelage du chat, blotti sur ses genoux.
Elle laissa ses pensées vagabonder. Les derniers mois avaient été
éprouvants, beaucoup de villageois étaient morts quand elle
aurait pu les sauver. Mais on ne peut aider celui qui ne veut pas. Ceux
dont elle avait jadis eu la confiance lui fermaient à présent
leur porte. Ils la repoussaient au nom d'un dieu qui les laissait mourir
Seules quelques femmes, parmi lesquelles Marge et Sabelle se fiaient encore
à l'ancienne magie.
Le chat s'étirait en ronronnant quand soudain, il dressa l'oreille
et feula. La Boyau s'interrompit :
- Ce sont les villageois ! Viens, il est temps de partir.
Le chat sauta à terre. La sorcière traversa rapidement la
pièce, écarta le fouillis d'une étagère et
prit un petit pot rond. Une odeur âcre s'exhala quand elle commença
à s'enduire d'onguent, d'abord les poignets, puis les chevilles
et la nuque. Elle sortit sur le pas de sa porte, le chat dans ses jupes,
et referma soigneusement derrière elle en murmurant une brève
formule.
La foule était en vue à présent, bourdonnant d'une
rumeur fielleuse. La bruine faisait fumer les torches, dont les lumières
se reflétaient dans les flaques. Les premiers villageois aperçurent
la sorcière et s'arrêtèrent brusquement, à
vingt pas de la maison, hésitants. La Boyau parla alors et sa voix
portait comme le tonnerre :
- Je sais pourquoi vous êtes là et je n'essaierai pas de
vous détourner de votre erreur. Je pars. Malheur à ceux
qui essaieraient de m'en empêcher ou de s'approcher de ma maison
avant mon retour.
Sur ces mots, elle étendit les bras et rejeta la tête en
arrière. Aussitôt, sa chair commença à onduler
et à se transformer. La panique saisit la foule, qui reflua en
désordre vers le village. Des plumes noires percèrent les
vêtements de la sorcière, de plus en plus denses, tandis
que sa figure se déformait avec des craquements sinistres pour
devenir un long bec gris. Le corbeau géant saisit le chat dans
ses serres, s'éleva en un bruissement d'ailes et disparut dans
la nuit.
Le corbeau vola longtemps, profitant des courants d'air glacés
ou donnant de vigoureux coups d'ailes. Enfin, avec les premières
lueurs de l'aube, les tours de Sherringford se profilèrent à
travers le rideau de pluie. L'énorme volatile survola les fortifications,
invisible dans le ciel encore sombre, dépassa la basse ville crasseuse
et enfumée pour gagner la haute ville, ceinturant la cathédrale.
Il descendit alors et s'engouffra silencieusement dans une étroite
ruelle. En touchant le sol, il était redevenu femme. La Boyau souffla
un instant. Le long vol l'avait épuisée. Elle s'approcha
d'une haute maison à colombages et manuvra le heurtoir. La
porte s'ouvrit et elle pénétra dans la clarté et
la chaleur :
- Bonsoir, Jehanne. Tu es un peu en avance ; le thé n'est pas encore
prêt.
- Bonsoir, Abigaël. Les vents étaient bons pour voler cette
nuit.
Abigaël escorta son invitée jusqu'à un coquet salon
éclairé par des candélabres et tapissé de
tentures et lui désigna un haut fauteuil. Elle avait mis à
infuser du thé noir, sorti des gâteaux secs et disposé
une soucoupe de lait dans un coin de la pièce. Le chat ne se fit
pas prier. Abigaël était elle aussi initiée aux arts
étranges et aux philtres magiques. Ses surs l'appelaient
la Filastre. Elle semblait très jeune, pas plus de seize printemps,
et était élégamment vêtue d'une longue robe
de velours vert sombre, à encolure ronde et manches évasées.
Ses tresses noir de jais étaient retenues par une résille
d'argent et des bagues ornaient ses mains fines. Les deux femmes burent
leur thé en silence puis Jehanne prit la parole :
- Tu sembles avoir bien réussi. J'en suis heureuse.
- Oui, le métier d'herboriste me convient à merveille.
Elle désigna la pièce adjacente où l'on apercevait
dans des armoires des bocaux de simples, des mortiers et des fioles d'élixirs.
Au dehors, l'horloge de la cathédrale sonna quatre heures.
- Je dois cependant cacher mes grimoires et mon pentacle. La nouvelle
religion est puissante en ville
Je te montrerai mon laboratoire
secret. Il faut nous adapter si nous ne voulons pas disparaître.
Le monde change. Nous devons y trouver une nouvelle place. L'ancienne
magie s'efface avec les cycles du monde
- C'est justement de ce cycle que je suis venue te parler. Tu avais comme
moi ressenti la naissance des enfants. Dans mon village, je l'ai tenu
dans mes bras la nuit de sa naissance et j'ai vu des choses à son
sujet. Nous devrons être là le moment venu et veiller à
ce que tout se déroule comme cela se doit. Nous sommes les gardiennes.
La Filastre hocha pensivement la tête. Elle se leva dans un froufrou
de satin et de velours et resservit du thé. Le breuvage embaumait
la cannelle.
- Oui. Dans chacun des lieux de magie du pays, les esprits s'affolent. Ici, à Sherringford, c'est autour de la vieille tour qu'ils murmurent. La magie envahit chaque lieu, chaque être. Cette puissance bouleverse la nature. L'heure approche
Le pâle soleil automnal jouait sur les pierres du château.
Dans la plus haute tour, lady Maelle noua les fils de son ouvrage et fit
courir ses doigts sur la toile rêche. Elle brodait à la chiche
lumière des chandelles fuligineuses et prêtait une oreille
distraite à la complainte de la musicienne. La Dame était
pâle et émaciée quoique gracieuse. Ses cheveux fins
et très clairs se confondaient avec les ailes blanches de son hennin.
Nul sourire ne brisait jamais la mélancolie de ses traits. A ses
côtés se tenait Father Henry, remuant silencieusement les
lèvres au rythme des grains de son chapelet. Il fixait l'objet
de ses prières, la petite Gabrielle, qui jouait sagement sur le
sol jonché de fourrures de la chambre seigneuriale.
Le prêtre se tourna vers la Dame et murmura :
- Mademoiselle votre fille semble se porter mieux depuis quelques semaines,
Milady.
- C'est sans nul doute l'effet de votre zèle, mon père.
Mais l'hiver qui se profile pourrait nous l'aliter de nouveau. Je prie
moi aussi beaucoup pour elle.
- Dieu seul décide ou non de rappeler à Lui ses enfants
- Au jour du nouvel an, elle n'aura que six ans. C'est si jeune
Maelle poussa un profond soupir et une larme roula sur sa joue. Les premiers
mois de sa fille avaient été un combat de tous les instants
pour repousser la mort. Maintes fois, on l'avait crue perdue. Hantée
par l'inquiétude, la Dame ne quittait pas l'enfant un seul instant.
La moindre hésitation dans la respiration de la petite la tirait
du sommeil et elle se penchait, fiévreuse, sur le berceau. A présent,
elle contemplait cette vie si fragile et si chère.
Gabrielle s'amusait avec des poupées de toile. Elle les disposait
avec application sur une peau de mouton. L'enfant était toujours
calme et grave. Elle avait le teint livide et la silhouette fluette de
sa mère, ainsi que ses cheveux diaphanes. Elle se leva et, s'approchant
d'un grand coffre, entreprit d'en sortir des animaux de bois. Sa manche
droite en glissant révéla les marques étranges autour
de son bras, semblables aux anneaux d'une chaîne épaisse.
Father Henry tressaillit à cette vision et se signa. Des images
se bousculèrent dans sa mémoire et il crut sentir encore
l'atroce odeur des chairs carbonisées par la croix brûlante.
Malgré la certitude d'avoir fait son devoir en prévenant
l'évêque, il se reprochait amèrement les souffrances
des deux enfants.
La voix forte de Lord Reginald coupa court à ses pensées
:
- Gabrielle ! Gabrielle !
Aussitôt, la petite bondit sur ses pieds et courut à la fenêtre.
Sa mère l'aida à écarter la lourde tenture et frissonna
sous le vent vif. Le regard de la Dame balaya le paysage. D'abord les
hauts murs du château, puis les maisons et les champs en friche
se pelotonnant au pied de la colline. Au delà, la forêt rougeoyante
s'étendait à perte de vue et semblait recouvrir le monde
entier. L'enfant se pencha vers la cour où se tenaient le seigneur
et son maître d'arme. Chacun avait au poing un faucon encore coiffé
de son capuchon de cuir. Le premier oiseau, un gerfaut, était blanc,
moucheté de noir sur les ailes. Le second, un pèlerin, était
d'un brun sombre tirant sur le bleu. Le seigneur flatta le plumage soyeux
puis, les rapaces furent lancés et tournèrent majestueusement
au dessus de la cour. L'un d'eux lâcha un cri strident à
trois notes. Reginald leva sa figure rubiconde vers la tour :
- Regarde ma chérie, comme ils sont magnifiques ! Veux-tu les voir
chasser ?
- Oh oui, Papa ! lança la petite fille en battant des mains.
Les rapaces élargissaient à présent leur vol au delà
des remparts, au dessus de la campagne, scrutant le ciel et la terre.
Le gerfaut piqua brutalement et fondit sur une proie à une vitesse
foudroyante. Il la heurta de plein fouet et fut un moment hors de vue.
Quand il reparut au dessus des murs, suivi par son frère, il tenait
sa capture dans ses serres. Reginald reçut l'oiseau sur son gant
et brandit la dépouille ensanglantée d'une perdrix. Puis,
il rendit leur prise aux faucons qui déchirèrent des lambeaux
de viande de leurs becs acérés. A la fenêtre, Gabrielle
observait ardemment les sauvages oiseaux.
A ce moment, le ciel s'emplit de croassements et un vol de corneilles
perça la ouate des nuages. Lord Reginald lâcha à nouveau
les faucons et les deux volatiles s'élevèrent en tournoyant
rapidement. Ils passèrent à l'attaque, tombant toutes griffes
dehors sur leurs victimes. Les corneilles brisèrent aussitôt
leur groupe et s'égaillèrent dans toutes les directions
dans un nuage de rémiges détachées. Le seigneur suivait
la scène avec délectation, se tordant le cou pour mieux
voir. Juste au dessus de lui, le pèlerin harponnait de ses avillons
une proie qui se débattait en piaillant.
Une plume descendit lentement en tourbillonnant et frôla le visage
de Lord Reginald. Une plume noire. Puis une autre. Le gros homme se figea,
interdit. Le faucon déchiquetait sa prise en vol, arrosant les
dalles de gouttelettes de sang. Horrifiée par le spectacle du carnage,
Maelle saisit sa fille par les épaules et referma le rideau d'un
coup sec. Reginald, toujours tétanisé, regardait tomber
autour de lui le duvet sombre qui formait à présent une
averse tourbillonnante. Des brumes de sa mémoire émergeait
une petite silhouette nimbée d'éclairs et une voix sonnante
:
- Ton cur est sombre
une pluie de plumes noires
Le seigneur poussa un cri étouffé et se rua vers la tour,
se secouant pour chasser les plumes de son bliaut. Il tonna :
- Otez-moi ces saletés ! Sur le champs ! Et qu'on aille me quérir
le tonnelier Robin et sa femme. Je veux les interroger à nouveau.
Et qu'on appelle le prêtre !!
Le paysan sortit dans la cour, un chien squelettique sur ses talons,
et referma la porte derrière lui. Sa torche vacilla dans l'air
glacial de novembre. Il se dirigea vers l'étable en tenant comme
il pouvait son manteau de drap élimé, qui claquait dans
les bourrasques. L'hiver avait recouvert le village agonisant comme un
linceul. Les maigres récoltes avaient été bien vite
épuisées et de nombreux habitants affaiblis par la peste
avaient succombé à la disette. Le grésil s'engouffrait
entre les maisons, martelant les volets, rebondissant sur les tuiles.
Les rues désertes résonnaient de la plainte grave de la
bise.
Le paysan ouvrit la porte de l'étable, fit rentrer le chien et
s'engouffra à sa suite. La porte claqua brutalement sous l'assaut
du vent. Il faisait sombre et tiède à l'intérieur
et on entendait que le son réconfortant des respirations des vaches.
Les paisibles mammifères ruminaient un foin devenu rare, serrés
les uns contre les autres sur leur litière souillée. Le
paysan s'avança vers ses bêtes tandis que le chien furetait
au ras des murs, cherchant une improbable souris à se mettre sous
la dent.
Une odeur de lait caillé se mêlait à celle du fumier.
Le paysan vit en s'approchant que les vaches avaient le poil luisant de
sueur, le flanc tremblant, l'il vague. L'une d'elle meugla misérablement.
Il sut ce que cela signifiait. Ses bêtes avaient contracté
la beurrée, ce mal qui fait gonfler leur ventre et tourner le lait
dans leurs pis. Rares étaient les troupeaux épargnés
dans le village depuis quelques jours. Résigné, il remit
un peu de foin et d'eau, rappela le chien et quitta l'étable.
Au dehors, la nuit était à présent complètement
tombée et la lune projetait un pâle halo sur les silhouettes
décharnées des arbres. Le paysan traversait la cour en se
hâtant vers la chaleur de son foyer quand le chien se figea brusquement
et gronda. Son maître s'immobilisa lui aussi et sonda la pénombre.
A l'orée de la forêt apparurent deux lueurs jaunâtres
semblables à des flammes. Une puissante odeur métallique
mêlée de musc se répandit dans l'air. Le chien découvrit
ses crocs puis s'élança en aboyant, se perdant dans les
ombres. Les deux flammes vacillèrent un instant puis une énorme
forme indistincte surgit entre les arbres dans un craquement de branches.
Une série de jappements pitoyables s'élevèrent puis
le bruit sec d'os qui se brisent.
Le paysan fit trois pas en avant, brandissant sa torche. Il devina d'abord
une échine bossue, haute comme celle d'un buf et entendit
des sons mouillés. Le souffle court, il avança de nouveau.
Plissant les yeux, il aperçut une chose couverte de fourrure fauve
sous laquelle roulaient d'énormes muscles, fouillant du mufle dans
la dépouille ensanglantée du chien. La bête se redressa
et la lumière de la torche joua un instant sur ses longues défenses
et ses yeux à la prunelle fendue. Avec un grognement rauque, elle
chargea. Le paysan lâcha sa torche qui s'écrasa dans la boue
en crépitant.
A l'approche du nouvel an, les survivants du village, épuisés
par les calamités successives, s'étaient réfugiés
dans l'église. Affamés et transis, ils se terraient dans
la nef, passant les courtes heures du jour grisâtre dans une torpeur
de somnambules. Ils attendaient avec terreur la nuit interminable. L'obscurité
était devenu le domaine de bêtes monstrueuses, poussées
hors des profondeurs de la forêt par la faim. Elles avaient dévoré
le bétail et emporté ceux qui tentaient de se défendre.
Lord Reginald avait lancé une traque mais il avait renoncé
après la mort atroce de deux de ses chasseurs. Le seigneur et sa
famille vivaient à présent retranchés derrière
les hauts murs du château.
Les villageois attendaient le dernier jour de l'année avec angoisse,
persuadés de l'imminence de l'apocalypse. Berthold, le vieux prédicateur
un peu fou, ayant survécu jusque là par miracle, scandait
des passages de la Bible tout au long du jour. Il errait dans l'église,
la barbe et le cheveux hirsute et déclamait :
- Recueillez-vous, mes frères, la fin du monde est proche ! Le
temps va s'arrêter ! Saint Jean l'avait prédit : "Les
mille ans écoulés, Satan, relâché de sa prison,
s'en ira séduire les nations des quatre coins de la terre, Gog
et Magog, et les rassembler pour la guerre, aussi nombreux que le sable
de la mer. " Oyez, mes frères, la fin du monde
Les femmes grelottaient sous des couvertures en psalmodiant des prières
tandis que Father Henry passait de l'une à l'autre avec des paroles
d'espoir et de foi. Les hommes valides, profitant de la chiche lumière
du jour, cueillaient les dernières baies ou grattaient le sol à
la recherche de tubercules sauvages. Les enfants pleuraient, torturés
par la faim.
Lord Reginald éructa bruyamment et se rejeta en arrière
dans son fauteuil. Il donnait un somptueux repas en son château,
entouré de sa famille et de ses invités, quelques nobliaux
voisins. On avait soigneusement colmaté les meurtrières
et la flambée faisait régner dans la pièce une chaleur
d'étuve. Des flambeaux fixés aux murs projetaient des ombres
sur la table de chêne chargée de victuailles. Des domestiques
se relayaient sans cesse pour apporter de nouveaux plats, pièces
de buf grillées fleurant bon les épices, pâtés
de lièvre, ragoûts de sanglier aux oignons, canards rôtis
sur de longues broches, fèves en sauce
Les convives prenaient
les morceaux avec les doigts et les déposaient sur d'épaisses
tranches de pain qui servaient d'assiettes. Le repas était arrosé
de vin et d'eau additionnée de miel. La salle résonnait
de conversations enjouées et d'éclats de rire. Il y flottait
des odeurs de cendres et de sueur, de paille et de graisse.
Un ménestrel dégingandé entonna une chanson d'amour
d'une voix mélancolique. Plusieurs dames applaudirent tandis qu'il
s'accompagnait de son luth. Lady Maelle poussa un soupir discret et songea
à se retirer dans sa chambre. Cette journée lui semblait
encore plus interminable que les précédentes. On amena des
morues conservées dans des tonneaux de sel et des fromages enveloppés
de feuilles de vigne. Reginald se tailla une bonne part de fromage et
jeta derrière lui l'os de gigot qu'il rongeait. L'os rebondit sur
le sol jonché de paille humide. Aussitôt, les deux molosses
couchés dans un coin se jetèrent dessus en grognant et en
bavant.
Devant le grand âtre, la petite Gabrielle jouait dans la lumière
des flammes. Elle dessinait sur les dalles de pierre avec un morceau de
craie. Sous sa main apparaissaient les contours flous d'un être
doté de grandes ailes blanches. Lady Maelle vint la voir et observa
son dessin :
- Quel magnifique ange, mon cher amour ! s'exclama-t-elle avec ravissement.
- Ce n'est pas un ange, répondit l'enfant, toisant sa mère
comme si celle-ci avait dit la chose la plus stupide du monde. Et elle
se remit au travail.
Maelle resta un moment interdite avant de regagner la table. Les cuisinières
avaient servi des plats de fruits confits et de cailles farcis aux raisins
secs et le seigneur y puisait à pleines mains, s'empiffrant avec
application. Sa face rebondie exprimait la béatitude dans laquelle
le plongeait cette orgie culinaire. La graisse tiède lui coulait
du menton, imbibant ses épaisses moustaches, souillant sa cotte
brodée d'or. Il rota de nouveau et se frotta la panse. Saisissant
un cruchon de terre cuite, il se resservit du vin.
Un long hurlement modulé résonna soudain au loin et Lord
Reginald sursauta, alarmé. Comme en écho lui parvinrent
les soupirs du vent entre les tourelles. Une rafale de neige frappa les
épais murs de pierre en crépitant. Le seigneur héla
la cuisinière :
- Du
du vin ! Encore du vin ! Et tu en feras porter aux gardes de
faction devant la herse. La nuit sera longue.
- Tout de suite, my lord.
Cinq jours plus tard, une calèche s'engouffrait dans la cour du
château. Les quatre chevaux noirs freinèrent abruptement,
leurs sabots dérapant sur les plaques de gel, des nuages de vapeur
leur sortant des naseaux. La herse fut aussitôt rabaissée.
Lord Reginald et Father Henry se précipitèrent pour accueillir
l'évêque de Sherringford. Celui-ci disparaissait presque
sous l'empilement de fourrures dont il était revêtu. On ne
voyait de son corps que ses yeux d'acier, son nez crochu et ses doigts
en forme de serres, de sorte qu'il ressemblait à quelque jeune
rapace encore duveteux. Le seigneur et le prêtre lui baisèrent
cérémonieusement la main en lui prodiguant des paroles de
bienvenue. L'évêque les interrompit sèchement :
- Epargnez-moi ces salutations hypocrites et conduisez-moi séant
à l'intérieur.
- Bien sûr, your excellency. Immédiatement. répondit
Reginald avec servilité.
Dans la grande salle, des boissons chaudes fleurant bon la mélisse
avaient été servies et l'évêque but avidement.
Il grelottait et cela n'améliorait guère son humeur, déjà
acide à l'accoutumée. Dans un coin de la pièce, les
deux chiens de chasse s'agitèrent et l'ecclésiastique leur
jeta un regard noir. Une servante vint l'aider à retirer sa pelisse
et alla la suspendre près de la cheminée. Reginald s'éclaircit
la voix :
- Euh
your excellency, je suis vraiment contrit d'avoir du vous
faire venir mais
- Vous pouvez l'être ! Vous me tirez de la pieuse quiétude
de mes travaux pour m'imposer une fois de plus la fange de votre répugnant
village
J'espère que vous avez une excellente raison pour
cela.
Un rictus de dégoût tordit sa bouche mince. Les nobliaux
bouseux et leurs problèmes mesquins l'horripilaient. Il regrettait
amèrement le luxe et la tiédeur de ses appartements citadins.
L'imposante carrure du seigneur se recroquevilla et il balbutia :
- C'est
c'est que
nous avons capturé une sorcière.
- Vous n'avez pas besoin de moi pour élever un bûcher, ce
me semble.
- Et bien
il se trouve qu'il y a eu des évènements
étranges et pour tout dire
sataniques à Brightmaney
ces derniers temps. J'ai pensé qu'un inquisiteur pourrait interroger
cette sorcière et
- Pensez moins et allez à l'essentiel, Reginald.
- Oui, your excellency. Nous avons eu la peste, la sécheresse,
la beurrée
Une sorcière peut amener tous ces fléaux.
Et des bêtes démoniaques sortent du bois la nuit. Le mauvais
sort s'acharne sur le village. Et sur moi, ajouta intérieurement
le seigneur avec angoisse. La sorcière en est sans aucun doute
la cause. Nous l'avons prise comme elle revenait au village. Elle est
dans les cachots.
- Conduisez-moi à elle et finissons-en au plus vite. Qu'on décharge
mes malles et qu'on les porte en bas. Henry, mon fils, serez-vous des
nôtres pour la Question ?
Le jeune homme frémit en entendant l'euphémisme consacré.
Il fit une révérence :
- Pardonnez-moi, your excellency, mais mes fidèles m'attendent
et je ne saurais manquer plus longtemps à mes devoirs.
- Soit. Disposez.
Le prêtre prit promptement congés et c'est presque en courant
qu'il franchit la grille du château. Cependant, Lord Reginald et
l'évêque de Sherringford s'enfonçaient dans les souterrains
par un escalier en colimaçon. L'évêque soulevait ses
robes avec précaution et prenait garde à ses pas sur les
marches humides. Devant lui, Reginald déverrouillait les grilles
successives et éclairait les boyaux obscurs, au plafond bas. Ils
dépassèrent une enfilade d'oubliettes d'où montaient
des gémissements sourds et le tintement de fers et arrivèrent
dans une vaste salle.
A l'un des murs moisis, aux pierres disjointes, était enchaînée
la Boyau. Elle était suspendue par les poignets et les déchirures
de ses vêtements laissaient entrevoir maintes traces de coups. Elle
semblait inconsciente. L'évêque s'approcha d'elle, retroussa
la dentelle de ses manches, puis, d'un geste vif, arracha un pan de la
robe en loques. Des cicatrices anciennes apparurent sur le flanc de la
vieille qui s'éveilla en geignant de douleur. L'évêque
eut un sourire carnassier. Il susurra :
- Voyez sur le côté gauche de la sorcière, les marques laissées par la main gauche du Diable Vous avez bien fait de me prévenir, Lord Reginald.
L'évêque et grand inquisiteur de Sherringford appliqua de
nouveau le tison rougeoyant sur la plaie et Jehanne poussa un long cri
déchirant. La chair grésilla et vira au noir tandis qu'une
odeur écurante achevait d'emplir la pièce. Le jeune
page qui notait le compte-rendu de la séance leva son parchemin
et s'en couvrit le visage. L'évêque eut un sourire de satisfaction
sadique et se pencha comme un vautour sur une carcasse :
- Depuis combien de temps es-tu sorcière ?
- Je
je ne le suis pas au sens où vous l'entendez, haleta
la Boyau. Je suis une magicienne et une guérisseuse
- Cela revient au même. Comment as-tu provoqué la peste ?
Et la beurrée ?
- Ce n'est pas moi. C'est la nature qui est cause de cela.
- La nature, voyez-vous cela ? L'évêque éclata de
rire. Qui est ton incube ?
- Je n'en ai point.
- Quel pouvoir t'a-t-il donné en échange de ton âme
?
- Je vous dis que je n'ai point d'incube, jeune imbécile ! Votre
religion inepte vous obscurcit-elle l'esprit au point que vous ne saisissiez
plus le langage des hommes ?
- Allons allons, je vais t'apprendre le respect pour Dieu et ses serviteurs.
L'évêque sortit un nouveau tison du feu et le déposa
négligemment sur la poitrine dénudée de la vieille
femme. Elle poussa un hurlement aiguë et suffoqua. L'évêque
reprit :
- Quand pour la dernière fois t'es-tu rendue au sabbat ?
- Il n'y a point de sabbat
- Vraiment ? Mais s'il n'y a point de sabbat, c'est qu'il n'y a point
de sorcières. Et donc point de Diable. Et si le Diable n'existe
pas, aurais-tu l'audace de suggérer que Dieu lui-même n'existe
pas ?
- Je l'affirme, cracha la Boyau. Votre religion n'est que mensonges. Elle
a étouffé les croyances anciennes, déformé
les mythes, plongé dans l'oubli les divinités de la nature
Elle ne sert qu'à réduire le peuple en esclavage, à
lui imposer des despotes tels que vous !
- Tais-toi sur le champs ou
- Votre religion prétend faire des miracles mais vos prêtres
ont perdu la vieille sagesse des plantes ; ils ne savent plus guérir.
Des temps de troubles arrivent et votre dieu ne vous a même pas
prévenus !
- La ferme ! glapit l'évêque dans sa rage. Il traversa la
salle à grandes enjambées et ouvrit un coffre plein d'instruments
de fer et de bois. Il en extirpa un objet d'allure inquiétante
et murmura, de nouveau calme :
- Les brodequins sauront te rendre plus coopérative
Durant le bref silence, le bruit de l'eau qui goutte résonna
le long du couloir obscur. Puis les hurlements du tonnelier Robin reprirent,
au rythme des claquements du fouet. Reginald poussa la lourde porte bardée
de fer et entra dans la cellule. Il demanda sur un ton jovial :
- Alors, Gauvain, comment se passe la séance ?
- Bien, my lord. Mais ce misérable ne veut pas admettre qu'il complotait
contre vous.
- Ah non ? Passe-moi donc le fouet, j'ai besoin d'un peu d'exercice.
Le seigneur prit le manche de cuir et s'avança vers le supplicié.
Robin était à genoux, les mains liées devant lui.
Du sang coulait des profondes entailles de ses épaules, dégoulinait
le long d'un de ses bras et formait une flaque sur les dalles. Il leva
lentement la tête et balbutia :
- Je vous en prie, my lord
Je vous ai toujours été
fidèle. Je vous en supplie
En parlant, il avait saisi le vêtement de lin du seigneur entre
ses mains attachées. Celui-ci le repoussa avec brutalité
et déplia la lanière du fouet. Son regard descendit sur
sa tunique. Une main écarlate s'y détachait avec une netteté
stupéfiante. Reginald eut un hoquet, lâcha le fouet et recula
précipitamment. Il bégaya :
- Je
jetez-le dehors ! Eloignez-le de
de moi !
Il heurta la porte et resta un instant tétanisé, ses yeux roulant follement dans leurs orbites. Puis, il quitta la pièce en courant et disparut dans le couloir.
Ce soir-là, quand Lord Reginald se coucha, ses pensées
étaient toujours hantées par la sinistre marque sanglante.
Il se tourna et se retourna longtemps sous ses fourrures sans trouver
le repos. Et quand le sommeil vint, il rêva : il était sur
un chemin et galopait à bride abattue vers son château. Une
terreur abjecte lui nouait les tripes. Il risquait un coup d'il
en arrière mais la grande silhouette était toujours là,
environnée d'éclairs, éclatante de lumière
dorée. Sa voix tonnante résonnait encore aux oreilles de
Reginald. Le vent se levait alors et apportait des tourbillons de plumes
noires. Elles se collaient à l'armure du seigneur et il n'arrivait
pas à les chasser. Il hurlait de dépit et talonnait son
cheval. Il franchissait le pont-levis, sautait à terre et abaissait
le levier de la herse. Mais quand il lâchait le mécanisme,
ses mains dégoulinaient de sang
Reginald se réveilla en sursaut et se frotta les mains avec frénésie.
Il était moite de sueur et son cur tambourinait dans sa poitrine.
A ses côtés, Lady Maelle s'agita légèrement.
Il se laissa aller en arrière et retomba aussitôt dans un
sommeil fiévreux. Cette fois, il se trouvait dans la cour du château.
Il faisait nuit et des bourrasques de neige l'aveuglaient presque. Une
énorme forme sombre glissait vers lui à une vitesse foudroyante
et la terreur le figeait sur place. Il entendait un sifflement suraigu
et apercevait le reflet de la lune sur des crocs monstrueux. Une douleur
atroce lui déchirait alors le ventre et le goût du sang emplissait
sa bouche. Il se pliait en deux et son cri se muait en un ignoble gargouillis
à mesure que ses entrailles sortaient de la plaie béante
et se déversaient sur le sol. Horrifié, il tentait en vain
de retenir de ses deux mains le magma sanguinolent et nauséabond.
Il s'effondrait sur le sol, la face contre la neige
Reginald s'éveilla de nouveau et étouffa un cri. Il souleva
sa chemise de nuit et tata son ventre. Il avait encore aux lèvres
le goût de son propre sang. Tremblant, il sortit du lit et ralluma
la chandelle fuligineuse. Sans un bruit, il quitta la chambre et longea
le couloir désert. Les premières lueurs de l'aube filtraient
par les meurtrières quand il traversa la grande salle. Il descendit
dans les cachots, prenant appui sur les pierres froides pour ne pas glisser.
Il s'arrêta devant une cellule et fit jouer la clé dans la
serrure.
Jehanne sursauta en le voyant rentrer. La vieille femme était sale
et très amaigrie. Des ecchymoses et des brûlures encore suintantes
s'étalaient un peu partout sur sa peau livide. Un de ses yeux,
bleu et enflé, restait clos. Elle détailla un instant le
gros homme en chemise de nuit puis demanda posément :
- Que puis-je faire pour toi ?
- J'ai besoin de ton aide, sorcière, souffla le seigneur d'une
voix que la panique tirait vers l'aigu. On a prédit ma mort et
- Je sais tout cela. Tu as vu les présages.
- Je ne puis plus trouver le sommeil depuis des semaines. Vais-je vraiment
mourir ?
- Pourquoi ne demandes-tu pas cela à ton ami l'évêque
ou à son dieu de pacotille ?
- Je n'ose lui en parler, gémit Reginald. Il se gausserait de moi
s'il savait que j'accorde foi à ces superstitions. Mais j'ai peur
- Et tu as bien raison de craindre. Car avec le dernier jour de l'an,
l'aube vient de se lever sur le dernier jour de ta vie.
- Le dernier ?! glapit le seigneur et ses bajoues tremblotaient sous sa
grosse moustache. N'y a-t-il rien à faire ? Mais, tes pouvoirs
?
- Mes pouvoirs ne peuvent rien. Il est trop tard pour toi.
La voix de Jehanne était d'un calme sépulcral et elle fixait
froidement Reginald de son il unique. Celui-ci reprit :
- Mais
pourquoi dois-je mourir ?
- Tu vas expier pour tout le mal que tu as fait dans ta vie. Tu as violé,
torturé, pillé. Tu as affamé le village entier. Ton
cur n'est que haine et colère, stupre et vice. Cela sera
cause de ta mort. Le temps est venu que ce monde soit soulagé de
ta présence.
- Je t'en prie, aide-moi ! sanglota le seigneur et il se jeta à
genoux. Je
je te libère sur l'heure. Il faut m'aider
Continuant de marmonner, il déverrouilla les chaînes d'entrave
et ouvrit grande la porte du cachot. La sorcière se leva et passa
devant lui. Elle s'arrêta dans l'embrasure de la porte :
- Merci. J'ai pitié de toi mais je ne peux empêcher ce qui va arriver.
Les portes de l'église s'ouvrirent toutes grandes et la lumière
du jour blafard se déversa dans la nef. Michel entra. Le petit
garçon semblait hagard et ses mèches rousses se détachaient
comme des flammes sur sa peau couleur de cire. Il flottait à dix
centimètres du sol, glissant dans les airs dans le plus parfait
silence. Quelques villageois cessèrent leurs prières pour
se tourner vers lui et écarquillèrent les yeux. En quelques
minutes, le chur des lamentations et des gémissements de
terreur fit place à la stupéfaction. Michel s'immobilisa
face à l'autel. Une voix s'éleva, grave et sonnante, parlant
par la bouche de l'enfant :
- Les ténèbres arrivent, humains. Oubliez toute haine si
vous voulez vivre. Et prenez garde de demeurer dans la clarté.
Le petit garçon retomba au sol comme une poupée de chiffon.
La foule, qui avait retenu son souffle, lâcha un profond soupir.
Pendant un long moment, nul n'osa parler. Michel se releva en se frottant
les yeux comme s'il s'éveillait tout juste et regarda avec perplexité
les villageois qui faisaient cercle autour de lui. Lucy s'avança
:
- Sorcellerie, siffla-t-elle. C'est le Diable qui parle à travers
lui.
Quelques assentiments craintifs s'élevèrent dans l'église.
Lucy leva un bras décharné et le pointa sur Michel :
- C'est son engeance qui a amené le malheur sur nos têtes.
Il doit périr. Brûlons-le ! Sauvons notre village du démon
avant qu'il ne soit trop tard !
- Oui, brûlons-le ! reprirent certains en chur.
Michel se recroquevilla sur lui-même mais sa tante le saisit par
le bras, enfonçant ses doigts grêles dans sa chair. Il se
débattit faiblement et elle le gifla à la volée.
Comme attirée par la violence, la foule se resserra autour d'eux.
Un murmure haineux s'enfla.
- Tout le monde sur la place, ordonna Lucy. Il nous faut un bûcher !
Le crépuscule tombait sur le dernier jour de l'an 999. La forêt
était immobile sous son manteau glacé. Au loin, les lumières
clignotantes de nombreuses torches témoignaient de l'agitation
macabre de Brightmaney. Le soleil déclinait dans un chatoiement
de pourpre, allongeant les ombres des menhirs du cercle. Les derniers
rayons de lumière moururent. Aussitôt, un grondement monta
dans la clairière et le sol commença à trembler.
Sur chacune des pierres apparut un étrange hiéroglyphe,
brillant d'une douce lumière d'or. Le grondement s'amplifia, devenant
un vacarme de tonnerre. Au centre du cercle, le sol se fissura et commença
de se soulever. La neige glissa dans les crevasses qui s'élargissaient
rapidement.
Une protubérance terreuse se forma tandis qu'une chose énorme
cherchait à s'extraire du sol. La lumière des hiéroglyphes
vacilla un instant et quelques uns clignotèrent. Une patte munie
de terribles griffes apparut dans le chaos de roche et de glace. Puis
une autre, verdâtre, puissamment musclée et recouverte d'écailles
cornées. La créature se secoua pour dégager sa tête,
massive et reptilienne, les yeux fendus comme ceux d'un lézard.
Un à un, les éclats d'or des signes magiques commencèrent
à s'éteindre. La bête occupait à présent
tout l'espace entre les menhirs. Haute comme une maison de deux étages,
elle ne possédait que deux membres et son corps se terminait par
trois longues queues ondulantes, dont les extrémités fouettaient
l'air. Quand le dernier glyphe disparut, la créature bondit hors
du cercle et lança un long feulement caverneux. Elle darda plusieurs
fois sa langue bifide, humant l'air nocturne. Puis, ayant repéré
un fumet alléchant, elle s'élança vers le château.
La créature s'engouffra dans la forêt, déracinant
les arbres de son énorme tête, creusant de sa queue de profonds
sillons dans l'humus gelé.
Avec le coucher du soleil, de tout le pays avaient émergé des monstres semblables. Ils surgissaient de tous les anciens lieux de pouvoirs, lacs ténébreux, cairns abandonnés, tours en ruine Ils s'ébrouaient de leur long sommeil en grognant puis entamaient leur carnage. Le monstre de Brightmaney avait grimpé la colline, laissant un sillage de végétation dévastée, et atteint les murailles du château. Les gardes de faction sur les créneaux, après un instant d'horreur muette, donnèrent l'alerte et arrosèrent l'ennemi de flèches. Mais les traits rebondissaient sur sa cuirasse et la bête n'en avait cure. Elle se replia sur elle-même puis se rua tête en avant sur le mur. Il explosa dans une pluie de rocs et elle pénétra dans la cour. Les torches qui éclairaient le chemin de ronde volèrent en tous sens et plusieurs atterrirent sur le toit de chaume de l'écurie. De ses griffes et de ses tentacules, la bête fouilla les décombres pour en extraire les corps des archers qu'elle dévora. Puis, elle dressa le cou, darda de nouveau sa langue et se dirigea vers le donjon.
Quand le mur du château avait cédé, Lord Reginald,
à la fenêtre du donjon, avait failli s'évanouir de
peur. Sa femme et sa fille attendaient fébrilement dans la grande
salle, serrée l'une contre l'autre. Lady Maelle murmura :
- Il va détruire tout le bâtiment. Nous sommes perdus. Dieu
nous protège
- Ici, nous sommes prisonniers, répliqua le seigneur. Il faut rejoindre
la herse, c'est notre seule chance.
Maelle émit un gémissement angoissé et souleva sa
fille dans ses bras tandis que son époux les entraînait à
sa suite. Ils sortirent sous la neige, éclairés seulement
par les rayons de lune, et rasèrent le mur du donjon. Ils tentaient
de ne pas regarder l'horrible silhouette de la bête, mais entendaient
les craquements des os tandis qu'elle déchiquetait les archers.
Une épaisse fumée s'élevait à présent
de l'écurie et le feu se propageait aux constructions attenantes
en crépitant. Soudain, le monstre releva la tête et s'avança.
Maelle lança un cri perçant et, lâchant sa fille,
tomba à genoux en priant. Reginald, tétanisé par
l'horreur, contempla l'incarnation de ses cauchemars et de sa mort prochaine.
La créature traversa les bourrasques de neige, fixant sur lui ses
prunelles de reptile, raclant le sol de son ventre écailleux. Elle
entrouvrit sa gueule et un long filet de bave glissa entre les crochets
recourbés.
L'un des tentacules caudaux de la bête se dressa puis fouetta l'air
en sifflant. Le seigneur s'effondra, les mains sur le ventre et une tâche
écarlate se forma sur la neige. Gabrielle hurla et se précipita
vers son père. Celui-ci releva la tête avec difficulté,
cracha du sang et gémit :
- Sauve-toi, ma fille. Cours !
Dans un claquement de crocs, Reginald disparut dans la gueule du monstre.
Gabrielle recula lentement, les yeux emplis de larmes. La créature
déglutit avec de répugnants bruits mouillés, flaira
l'air et fit demi-tour en rampant. L'enfant recula prudemment vers sa
mère et voulut la tirer par la main. Voyant qu'elle restait prostrée
sans réagir, elle lui asséna une gifle et l'entraîna
sans ménagement vers le pont-levis.
L'incendie avait à présent gagné tout le château,
illuminant la colline entière. Les pierres explosaient sous l'effet
de l'intense chaleur et les déflagrations se mêlaient aux
rugissements du monstre. Gabrielle franchit la herse en tirant sa mère
et courut vers le village. Soudain, un long hurlement résonna dans
la nuit. Maelle fit volte face :
- Oh mon Dieu, c'est l'évêque !
Sur le toit d'une des tours, avait émergé une silhouette
dont les longues robes flambaient. La forme courut un instant de droite
à gauche puis bascula et fut précipitée dans les
douves. La Dame éclata en sanglots déchirants et répéta
d'une voix à demi démente :
- C'est horrible
c'est horrible
- Repartons, mère. Il faut trouver un abri !
Et la petite la tira en avant. Elles parvinrent aux premières maisons
mais la rue était vide. Il avait cessé de neiger et le ciel
était piqueté d'étoiles. On percevait au loin la
clameur d'une foule surexcitée.
Comme elles passaient devant la maison du tonnelier, Marge en émergea,
la sorcière sur ses talons. Celle-ci était toujours hirsute
et vêtue de loques, mais son il tuméfié avait
un peu désenflé sous l'action d'un onguent. Elle saisit
la main de Gabrielle qui, étonnée, se laissa faire :
- Tu arrives à point, petite. Viens ! Il faut faire vite !
Et les quatre femmes se hâtèrent vers la place du village.
Le visage de Marge était rongé par l'anxiété
et elle se tordait les mains. Gabrielle leva la tête vers la sorcière
et demanda :
- Qui êtes-vous ?
- Je suis la gardienne de l'antique sagesse.
- Que se passe-t-il ?
- Les villageois sont devenus fous. Ils veulent brûler le fils de
Marge. Mais je vais empêcher cela.
- Pourquoi dois-je vous suivre ?
- Tu dois tenir ton rôle. La nuit de l'incarnation, le géniteur
a eu deux femmes et deux enfants ont été procréés.
Tu es l'un des deux.
- Je ne comprends pas
- Quand cela sera fini, je te conterai tout.
Les quatre femmes débouchèrent sur la place où une
foule dense entourait un bûcher édifié à la
hâte. Michel, debout sur le tas de bois, était ligoté
à un poteau. Il semblait terrorisé et portait plusieurs
ecchymoses. Les villageois l'entouraient d'un air féroce, amenant
du combustible supplémentaire. Soudain, une rafale de vent traversa
la place, amenant l'odeur acre de l'incendie du château. La foule
tourna ses regards vers la colline et on entendit des cris d'angoisse.
On apercevait au loin les lueurs rouges des flammes et des panaches de
fumée tourbillonnant.
- Le Mal se déchaîne sur le château ! claironna Lucy.
Il faut punir l'enfant-démon !
- Nul ne punira personne, répliqua Jehanne d'une voix sonore.
La sorcière s'engagea sur la place et fendit la foule en jouant
des coudes, entraînant ses acolytes derrière elle. De la
main gauche, elle traça plusieurs signes cabalistiques dans les
airs en chantonnant :
- Calme est l'arbre centenaire
calme est la plaine immobile
calme
Son pouvoir émana d'elle en vagues successives comme une onde concentrique
à la surface d'un lac. Chaque villageois qu'il touchait se taisait
brusquement et interrompait ses activités pour sourire béatement.
Voyant s'avancer la sorcière et le silence tomber progressivement
sur la foule, Lucy lança des imprécations de sa voix criarde.
La Boyau tendit un doigt vers elle et la frappa de mutisme. Ses lèvres
continuaient de remuer obstinément mais il n'en sortait plus aucun
son. Lucy se précipita alors vers Father Henry qui tenait une torche,
la lui arracha violemment des mains et, dans un ultime sursaut de haine,
alluma le bûcher. Marge se jeta sur elle mais il était trop
tard, le feu partait déjà en grésillant. Les deux
surs roulèrent dans la poussière, se saisissant mutuellement
par les cheveux. Autour d'elles, la foule était comme statufiée.
La sorcière leva les bras et renversa la tête en arrière,
appelant à elle les puissances de la nature. Sa chevelure légère
et ses hardes se soulevèrent lentement tandis que l'air s'assombrissait
au dessus du bûcher, occultant la lumière des étoiles.
Michel fixait la Boyau, les yeux agrandis par la terreur. Il poussa une
faible plainte mais suffoqua et fut pris d'une quinte de toux. Au dessous
de lui, le feu progressait rapidement et la fumée lui piquait les
yeux et la gorge. Marge s'était immobilisée, laissant sa
sur évanouie, le nez en sang et la lèvre fendue. Elle
aussi fixait la sorcière avec angoisse en murmurant le nom de son
fils. La vieille femme vacillait sous l'effort et ses yeux étaient
révulsés. Elle continuait de concentrer les forces occultes
en un nuage de plus en plus dense. Puis, elle braqua ses paumes sur le
brasier et avec un claquement sec, l'obscurité magique éclata
en une trombe d'eau qui noya les flammes.
La Boyau tituba et tomba sur un genou. Au même moment, le sortilège
qui tenait figés les villageois se brisa. La foule recommença
à bruire mais nul n'osait bouger. Jehanne reprit péniblement
son souffle pendant que Marge escaladait les bûches encore brûlantes
pour détacher son fils. Le garçonnet était ruisselant
et transi. Le bas de ses chausses avait roussi. Marge le couvrit de son
châle et le serra contre elle en pleurant de soulagement.
- Ce n'est pas terminé, dit la sorcière d'une voix lasse.
Venez à moi, enfants. Il va arriver.
Michel et Gabrielle s'avancèrent ensemble. La sorcière dénuda
le bras gauche de la fillette pour découvrir ses marques de naissance.
Puis, elle détacha la clé d'or du cou du petit garçon
et la lui fit tenir de la main droite. Les deux enfants se regardaient
avec appréhension, ne sachant ce qui allait se produire. Jehanne
se tint entre eux et attendit. Lady Maelle se jeta brusquement en avant
et voulut saisir sa fille mais Marge la retint. La Dame jeta des cris
perçant puis recommença à pleurer en balbutiant des
mots sans suite. Marge la prit contre elle et la berça pour la
calmer.
De l'entrée du village, monta un martèlement sourd, d'abord
lointain, puis de plus en plus net. Les villageois reculèrent lentement
vers le fond de la place. Le bruit s'enfla, faisant vibrer la terre et
trembler les maisons. Il y eut une violente déflagration quand
une maison s'effondra puis un craquement sinistre quand un arbre fut abattu.
Le monstre apparut entre les décombres et lança un énorme
rugissement. Les habitants de Brightmaney, pris de panique, refluèrent
en désordre, se piétinant les uns les autres dans leur hâte.
Seule une poignée demeura sur la place, pétrifiés
par la peur. Father Henry et le vieux Berthold se tapirent derrière
le bûcher. La bête s'avança en se traînant sur
ses pattes semblables à des troncs. Ses tentacules caudaux fouettèrent
l'air et elle saisit deux hommes hurlants. Elle les porta à sa
gueule et darda sa langue vers le premier. Jacquot le benêt ferma
les yeux et attendit la mort. Mais la bête gronda et le rejeta violemment
au sol, où il demeura inanimé. Elle dévora le second
et s'avança, son cuir rugueux frottant la terre gelée.
La sorcière avait fait reculer Marge et la Dame et était
demeurée au centre de la place, tenant fermement les deux enfants
par les poignets. Elle mit la main de Michel dans celle de Gabrielle et
il y eut un flash de lumière blanche. Le monstre souterrain recula
en feulant douloureusement, aveuglé. Les deux petits corps s'élevèrent
lentement en tournoyant, de plus en plus haut au dessus du village. Ils
rayonnaient comme deux astres d'or, illuminant la place entière
et on n'apercevait plus que leurs silhouettes indistinctes. Les deux formes
se rapprochèrent jusqu'à se fondre en une aveuglante clarté.
L'être nouveau se déplia alors, révélant deux
grands bras graciles, une chevelure flottant au vent, deux ailes immenses.
Au dessous de la taille, son corps devenait une longue queue repliée
en anneaux. L'être lumineux redescendit vers le village, entouré
d'une aura dorée. Il tenait une clé longue d'une coudée
dans la main droite et autour de son bras gauche, s'enroulait une chaîne
épaisse.
Father Henry sortit en trébuchant de derrière le bûcher
et tomba à genoux, se prosternant devant la céleste apparition.
Berthold le suivait et brandissait sa Bible :
- Saint Jean l'avait écrit ! " Puis, je vis un Ange descendre
du ciel, ayant en main la clé de l'Abîme, ainsi qu'une énorme
chaîne. Il maîtrisa le Dragon, l'antique Serpent, et l'enchaîna
pour mille années. "
Le vieillard tomba lui aussi en adoration. Cependant, le monstre souterrain
avançait de nouveau, un long filet de bave gouttant de sa mâchoire.
Il baissa la tête et chargea. L'être de lumière fondit
sur lui, évita de justesse les tentacules et lui asséna
un coup de sa chaîne. Le reptile se ramassa sur lui-même pour
encaisser mais la violence du choc le projeta dans les airs et il alla
rouler dans une maison qui s'effondra avec fracas. Il se releva aussitôt,
s'ébroua pour chasser les débris de bois et de torchis et
revint à la charge.
L'être lumineux joignit les mains et émit un rayon d'étincelante
lumière jaune qui frappa son adversaire en pleine poitrine. Le
monstre à trois queues recula de plusieurs mètres puis planta
fermement ses griffes dans le sol pour résister au faisceau qui
le repoussait. Les écailles sous la lumière commencèrent
à se racornir et à pâlir. La créature lança
alors un long sifflement modulé, aux sonorités sinueuses,
un mot de pouvoir dans une antique langue ophidienne. Une tâche
d'un noir d'encre apparut sous le rayon d'or et s'élargit rapidement,
gagnant tout le corps du monstre et lui donnant l'apparence d'une statue
d'ébène. La lumière vacilla puis fut aspirée
par les écailles noires.
L'être de lumière fut un instant déstabilisé
puis se concentra pour émettre un nouveau rayon. Mais le sombre
reptile ne lui en laissa pas le temps : repliant ses pattes, il s'élança.
Les deux adversaires s'écrasèrent au sol dans un fouillis
d'ailes froissées et de tentacules. La bête se saisit de
son adversaire et enroula ses anneaux autour de la gorge chatoyante. Sa
mâchoire se referma sur une aile dorée, déchirant
le tissu diaphane. L'être angélique cria sa souffrance en
une note suraiguë et son aura pâlit sensiblement. Tandis que
le monstre souterrain s'acharnait sur lui, il tourna la tête vers
la colline du château toujours rougeoyante et appela à lui
la lumière du brasier. Les flammes furent soufflées vers
le haut et arrachées aux tours et aux remparts. Elles formèrent
une énorme sphère brûlante qui dévala la colline
à toute allure. La boule de feu traversa le village dans un sillage
d'étincelles, déboucha sur la place, frappa l'être
lumineux et se fondit en lui. Aussitôt, son aura regagna sa puissance
et dans un flash éblouissant, il repoussa son opposant qui s'effondra
en fumant. Il le ceintura, déplia ses ailes et s'élança
dans les airs. Puis, ayant fait deux tours sur lui-même pour prendre
de l'élan, il projeta le monstre à travers les airs, hors
du village et le suivit en volant. La haute silhouette brillante disparut
bientôt dans les ténèbres.
Après le vacarme du combat, un calme irréel retomba sur
Brightmaney. Father Henry releva timidement la tête et cligna plusieurs
fois des yeux en scrutant le ciel étoilé. La sorcière
traversa la place d'un pas rapide quoique légèrement boitillant
et se dirigea vers la sortie du village. Elle dépassa les dernières
maisons, franchit le pont et se hâta vers la forêt. L'air
lui semblait vibrer tant d'énormes flux de magie étaient
à l'uvre dans toute la région. A l'horizon, on pouvait
apercevoir plusieurs points de lumière dorée. Jehanne pénétra
sous le couvert des arbres. Le fracas du combat faisait trembler le sol
quand elle arriva au cercle. Le monstrueux reptile avait terminé
sa chute en plein centre des menhirs. La violence de son atterrissage
avait creusé un cratère. A présent, il semblait affaibli
et avait repris sa coloration verdâtre. Par plaques, ses écailles
avaient terni, comme changées en pierre. Il portait plusieurs blessures
profondes mais elles commençaient déjà à se
refermer, la chair repoussant à vue d'il. Jehanne leva les
yeux et vit l'être resplendissant, planant au dessus des arbres.
Il parla d'une voix métallique et sonnante, dans un langage qui
semblait aussi ancien que le monde. La sorcière reconnut les syllabes
étranges et complexes. Il disait :
- Il y a mille ans, nous sommes entrés en guerre et avons combattu.
Nous, peuple des Lumineux, l'avons emporté. A nouveau, nous sommes
victorieux. Retourne dans les profondeurs et que le sceau retrouve sa
puissance.
L'être de lumière déroula sa chaîne, replia
ses ailes et fondit sur la bête écailleuse. Ils luttèrent
un moment l'un contre l'autre, le reptile se débattant en grognant
contre les maillons qui l'enserraient de plus en plus étroitement.
Quand il fut totalement ligoté, le Lumineux entama une danse mystique
autour du cercle de pierres, ondulant, tournant. Il dessinait des arabesques
de ses ailes gracieuses et répandait des volutes chatoyantes. Sur
chaque pierre qu'il touchait, un glyphe apparaissait et se mettait à
luire. Quand il eut fait le tour du cercle et qu'il toucha le dernier
menhir, la bête souterraine poussa un rugissement de dépit
et de colère. La terre trembla et commença à l'engloutir.
Le monstre se débattait et se contorsionnait sous les chaînes
mais il s'enfonçait inexorablement. Quand il eut totalement disparu
et que le sol se fut refermé, l'être ailé prit son
envol au dessus des pierres. Il jeta la clé en plein centre du
cercle, où elle resta un instant suspendue dans les airs. Puis,
elle explosa en un flamboiement de paillettes d'or. Le sceau était
refermé.
Les lueurs des glyphes baissèrent lentement et disparurent tandis
que l'être de lumière se posait près des arbres. Il
eut un dernier regard pour la voûte céleste et la forêt
et adressa un doux sourire à Jehanne. Puis, il replia ses ailes
sur son corps et commença à rapetisser. Ses cheveux et ses
anneaux diminuèrent progressivement et quand la clarté se
dissipa, les deux enfants apparurent. Ils se tenaient toujours par la
main et chacun avait une blessure sanglante à l'épaule,
là où le monstre des profondeurs avait mordu son ennemi.
La clé d'or et la marque de la fillette avaient disparu. Ils semblaient
tout deux un peu hagards et portèrent la main à leur épaule
avec perplexité. La sorcière s'avança vers eux en
souriant. Elle les prit par la main et il partirent vers le village. Tandis
que Michel se serrait contre Jehanne en frissonnant dans ses vêtements
mouillés, Gabrielle tourna son visage vers le château et
écrasa une larme.
Des siècles plus tard, dans les rues grises d'une morne banlieue,
le vent printanier faisait rouler une canette vide. Par endroits, entre
les carcasses de voitures et les maisons insalubres, une fleur téméraire
perçait l'asphalte. Non loin de là, demeurait un lambeau
intact de la vieille forêt, et, entre les arbres aux troncs noircis,
s'élevaient les ruines du cercle de pierre. Une lueur pourpre dansait
au ras des feuillages et virevoltait : une fée, survivante d'un
autre âge. Sa voix cristalline s'élevait dans la clairière
et la brise emportait sa chanson :
- Bientôt viendra l'orage, le cercle est le passage